Chili 1976 : L’effritement d’un quotidien

Hanté par la dictature de Pinochet et ses années de crimes, le Chili peine encore aujourd’hui à se remettre de ces années de plomb et demeure à jamais habité par ses fantômes. Le cinéma chilien ne fait pas exception puisque les films revenant sur cette période sombre sont légion, réalisés afin de comprendre, éclairer voire exorciser les démons de ce passé. Chili 1976, premier long métrage délivré par l’actrice Manuela Martelli (aperçue notamment chez Sebastian Lelio), s’inscrit dans cette mouvance. Et s’il est passé relativement inaperçu lors de sa sortie en salles, nous profitons de sa sortie vidéo chez Blaq Out pour le rattraper et nous joindre aux critiques élogieuses qu’il avait reçu quand il était diffusé au cinéma.

Comme son titre l’indique, le film se déroule en 1976, considérée comme l’une des années les plus sombres et les plus cruelles de la dictature, trois ans après le coup d’état de septembre 1973. Carmen, épouse d’un médecin, bourgeoise à la vie bien rangée part superviser les rénovations de la maison familiale au bord de la mer. Son quotidien est rythmé par ces travaux et par les visites de sa famille, notamment ses petits-enfants. Mais lorsqu’un prêtre vient lui demander de l’aider à soigner un jeune militant qu’il héberge en secret, l’univers de Carmen bascule en même temps que ses convictions. Confrontée à la violence et la paranoïa générale du pays, le confort de sa vie bourgeoise se fissure peu à peu…

La première séquence du film sert de note d’intention. Choisissant une peinture pour la rénovation de la maison dans un magasin, Carmen est interrompue par l’agitation ambiante dans la rue. Nous ne voyons rien (toute la violence du film est reléguée au hors-champ ou très loin dans le cadre) mais nous comprenons qu’une femme vient de se faire enlever par la milice de Pinochet. De la peinture rose vient alors tacher la chaussure de Carmen, première perturbation dans une vie pourtant confortable d’où rien ne dépasse. La présence de cette couleur rose finira peu à peu par devenir rouge à mesure que le film avance, un rouge omniprésent et envahissant, cernant son héroïne, la menaçant implacablement comme pour lui signifier qu’elle n’est désormais plus à l’abri.

La grande réussite de Chili 1976 tient entièrement dans sa mise en scène, dédiée à son personnage, ne la quittant quasiment jamais. Le scénario, diffus, repose sur un effritement progressif et distille des éléments inquiétants çà et là sans jamais y apporter des éléments de réponse : un cadavre sur une plage, des papiers de Carmen qu’on lui retrouve alors qu’elle les pensait en sûreté, un inconnu dans un bar, un téléphone peut-être mis sur écoute… La force de Manuela Martelli est de s’emparer de ces éléments et d’assumer la dimension anxiogène de son récit, dans une ambiance lourde et presque horrifique, à mesure que Carmen est assaillie par les doutes : en ouvrant les yeux sur la réalité de son pays, elle est condamnée à ne plus revenir en arrière. Le miroir a été traversé et elle finit dès lors par être filmée comme une étrangère au sein de sa propre famille, le bonheur – illusoire jusqu’ici probablement – à jamais remplacé par la peur.

Sans effet de manche, Chili 1976 nous fait ainsi traverser son récit en apnée, l’angoisse de Carmen (merveilleusement incarnée par Aline Küppenheim) finissant par devenir la nôtre sans pour autant que l’on sache exactement réellement pourquoi. Soit la description finalement parfaite de la vie sous la dictature de Pinochet, où l’on pouvait disparaître du jour au lendemain sans laisser de traces (voyez Nostalgie de la lumière sur le sujet) et où la terreur s’insinuait au sein des amitiés et des liens familiaux. C’est dans une maison familiale rénovée ressemblant à une prison que Carmen finira le film, le récit choisissant pertinemment de s’arrêter là, sur cette peur devenue une fidèle compagne, sur la confiance à jamais brisée envers les autres et sur le silence, assourdissant, des victimes de la dictature dont les voix se sont éteintes dans les fracas de la violence.

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