L’Affaire de la Mutinerie du Caine : L’adieu aux armes de Friedkin

Il y a des auteurs qui vivront éternellement. L’annonce de la disparition de William Friedkin, le 7 août 2023, a creusé un immense vide dans le cœur des cinéphiles. Cependant, il nous lègue une quantité de films indémodables. Des classiques qui ont fait date dans l’histoire du cinéma et qui perdureront à jamais. Il nous avait laissé presque orphelin depuis son dernier film, Killer Joe. Nous nous sentions orphelins par anticipation, mais comblés malgré tout par un thriller noir d’une haute intensité dont seul Friedkin en maîtrisait les rouages. Avant de passer l’arme à gauche, Friedkin a renfilé les gants une ultime fois. En 2022, il obtient les droits pour adapter le roman de Herman Wouk, Ouragan Sur Le Cain, roman qui avait déjà été adapté au théâtre. Friedkin s’inspire allégrement de la pièce de théâtre, il recontextualise l’action (le roman évoque la Seconde Guerre Mondiale quand Friedkin place son histoire dans une époque actuelle) et change les ordres de passage à la barre lors du procès afin d’y amener une ampleur conséquente aux révélations qui y seront faites. L’Affaire de la Mutinerie du Caine a été présenté en avant-première à la Mostra de Venise 2023 avant d’atterrir directement ces derniers jours sur Paramount +.

L’US Navy est en plein procès pour mutinerie. Alors que l’USS Caine allait être englouti par un cyclone dans le golfe Persique au large des côtes iraniennes, le lieutenant Stephen Maryk avait invoqué le règlement naval pour retirer le commandement à son supérieur, le lieutenant commander Phillip Francis Queeg. Devant la cour, Maryk se défend en précisant que ses actes étaient justifiés car Queeg était dans un état mental menaçant la sécurité de l’équipage. Maryk est jugé pour mutinerie et défendu, à contre-cœur, par l’avocat Barney Greenwald.

Il y a un piège inhérent à toute adaptation de pièce de théâtre au cinéma qui est de ne surtout pas tomber dans la facilité du « théâtre filmé », à savoir : négliger la mise en scène. C’est un exercice périlleux et bons nombres d’exemples ont flirté avec la ligne rouge pour s’en sortir avec brio. Ces réussites sont essentiellement à remettre au talent des acteurs qui ont incarné les personnages de ces films en sublimant leurs lignes de texte. Par chez nous, nous pensons surtout aux adaptations de pièces comiques (Le Diner de Cons, Oscar, Le Père-Noël est Une Ordure…) dont les dialogues savoureux aident à faire passer un bon moment. En revanche, dans le cas de L’Affaire de la Mutinerie du Caine, il va falloir vous armer d’une sacrée patience si vous voulez vous en sortir indemne. Les premières minutes du film seront cruciales. Tout, absolument tout, joue en sa défaveur : aspect téléfilm de seconde zone, typographie du générique grotesque, surjeu des acteurs… Rien ne laisse présager un vrai retour du maestro Friedkin derrière les caméras. Pourtant, si vous arrivez à faire abstraction de l’aspect négligé de l’étalonnage et que vous parvenez à vous laisser porter par le procès, l’ultime film de William Friedkin pourrait vous fasciner. En matière de film de procès, il lorgne nettement plus du côté de Douze Hommes En Colère (dont Friedkin avait d’ailleurs tourné un remake pour la télévision) que du Procès Goldman ou Anatomie d’Une Chute (pour citer les exemples les plus récents). Tourné quasiment en huis-clos (on ne quittera presque jamais la cour), nous allons voir défiler les différents témoins de l’accusation et de la défense à un rythme aussi hypnotique que redondant. Le procédé sera balourd pour certains comme il en fascinera d’autres. Il faut réussir à ingérer une quantité astronomique d’informations lors du premier quart d’heure. Seulement, une fois tous les éléments mis en place, Friedkin laisse parler son sens du détail et nous récompense pour notre patience.

En distillant de multiples fusils de Tchekhov, il aiguise l’ensemble de nos sens afin de nous convier à la place des jurés. Chaque parole est scrupuleusement remise en question, chaque tic corporel est passé à la loupe… Friedkin tient à ce que nous enquêtions en notre âme et conscience puisqu’il a déjà pris parti, et ce, dès les premières secondes du film (l’avocat de la défense exclame son désarroi auprès de son client à l’idée de le représenter puisqu’il le juge coupable). En dépit d’une mise en scène inexistante dans laquelle le réalisateur se contente du minimum syndical (champ/contre-champ), L’Affaire de la Mutinerie du Caine recèle un ultime message de son auteur qu’il va falloir accueillir et analyser, mais qui en dit long sur son état d’esprit. S’il va sans dire que les dialogues sont capitaux pour aider le film à nous tenir en haleine, nous retiendrons surtout le regard acerbe de Friedkin qui, lui, n’a pas pris une ride. L’épilogue du film, sans vous le révéler, traduit toute l’amertume du cinéaste envers l’idée qu’il se fait sur la considération qu’ont les hommes de pouvoir envers leurs subalternes. A une plus grande échelle, Friedkin filme cet ultime pamphlet en légère contre-plongée, ce qui le place comme un narrateur moralisateur qui envoie son ultime doigt d’honneur à la face du monde. Ceci résonne d’autant plus fort qu’il n’est plus parmi nous aujourd’hui. Son esprit contestataire reste entier et le film n’entache en rien la réputation qu’on lui connaît. Et ne serait-ce que pour ce dernier tour de force, n’importe quel admirateur du cinéaste se doit de voir L’Affaire de la Mutinerie du Caine.

Nous aurions préféré avoir un chant du cygne déchirant, au regard du choc provoqué par Killer Joe en 2011. En tout état de cause, William Friedkin nous livre un adieu à l’image de l’homme qu’il était : le film ne fera aucune vague, mais il ne se prive pas pour nous envoyer nous faire voir en bonne et due forme. Nous n’irons pas jusqu’à scander un exercice jubilatoire parce que le film possède énormément de négligence (la musique risible du générique de fin et sa typographie hideuse n’aidant pas), mais il y a un bilan positif à tirer de tous ces défauts : William Friedkin s’est amusé comme un garnement et a gardé son état d’esprit jusqu’à la fin. Quand bien même L’Affaire de la Mutinerie du Caine ne restera pas dans les mémoires, nous aurons toujours French Connection, L’Exorciste, Sorcerer, La Chasse, Police Fédérale Los Angeles, Bug ou encore Killer Joe pour nous remémorer qu’un grand cinéaste a compté dans le Nouvel Hollywood et que son nom était William Friedkin.

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