La Zone d’intérêt : Un nazi est un homme comme les autres (ou pas)

OVNI de la compétition officielle cannoise 2023 et Grand Prix du jury, La Zone d’intérêt marque le retour de Jonathan Glazer au cinéma, dix années après le choc Under the Skin et un nouveau passage par les clips et autres courts-métrages. Difficile de ne pas être intrigué par le pitch du film : la vie quotidienne du commandant d’Auschwitz et de sa famille à quelques mètres seulement des camps. Dans une période où l’antisémitisme devient de plus en débridé, il est toujours bon de rappeler ce que peut permettre la “bête immonde” lorsque celle-ci n’est plus contenue : des hommes capables de considérer d’autres hommes comme des nuisibles à exterminer. L’actualité récente est là pour confirmer que l’Histoire est vouée à se répéter tant que le mal présent dans toutes nos sociétés n’aura pas été éradiqué. Néanmoins, à la différence de La Conférence qui abordait ces mêmes sujets il y a quelques mois déjà, Glazer utilise cet univers pour parler d’autre chose, quelque chose de plus profond, voire d’éminemment dérangeant pour le spectateur occidental lambda. Avec notre mode de vie, sommes-nous finalement si différents de ces tortionnaires ? Dans les mêmes circonstances, n’aurions pas été capables des mêmes crimes ?

La banalité du mal, longuement analysé dans le rôle des fonctionnaires dans la mise en place de la solution finale, trouve ici sa parfaite représentation. La famille du commandant Höss habite dans une villa qui longe les murs du camp d’Auschwitz. Leur vie quotidienne est hantée par les cris et les coups de feu qui résonnent au pas de leur porte. Bien conscient que l’imagerie des camps de concentration est imprégnée dans nos cerveaux, Glazer n’a même pas besoin de montrer l’horreur, la simple utilisation de ces sons, la simple présence des bâtiments en arrière-plan, suffit à convoquer en nous les images des pires atrocités commises pendant ces sombres années. Hommes, femmes et enfants savent ce qu’il se passe de l’autre côté, mais cela ne les empêche pas de vaquer à leurs tâches habituelles, de préparer leur café, de piqueniquer ou d’aller nager dans la rivière. Ils se sont habitués à l’odeur de mort qui sort des grandes cheminées venues interrompre leur horizon limité. Ce ne sera pas le cas de la mère de Hedwig Höss (la femme du commandant), qui partira précipitamment une fois qu’elle aura compris ce qui se déroule sous ses yeux malgré un antisémitisme larvé. Aidée par des prisonniers et des pauvres filles du coin, la maîtresse de maison qui se revendique “Reine d’Auschwitz” profite d’un train de vie de rêve qu’elle estime avoir mérité. On découvrira plus tard que ces filles qu’elle emploie sont juives, détail qu’elle n’assume pas auprès de ses amis pour qui il serait dégoutant de côtoyer des gens qu’on fait exterminer quelques mètres plus loin. D’ailleurs, Hedwig se battra corps et âme pour rester dans leur maison après le transfert de son mari à un nouveau poste, considérant qu’il s’agit de l’environnement parfait pour élever leurs enfants. “Quand tout sera fini, on pourra cultiver la terre comme on l’a prévu” ose-t-elle même dire. Finalement, les motivations de ces nazis apparaissent bien moins idéologiques que purement financières. Grâce à la réussite du parti, le pouvoir et la richesse qu’ils ont toujours convoité, et sûrement jalousé, sont maintenant à leur portée. La scène dans laquelle des prisonniers viennent apporter à Hedwig les affaires des juives fraîchement arrivées qu’elle s’empresse d’essayer est particulièrement parlant de ce point de vue.

La Zone d’intérêt, terme utilisé par les SS pour décrire le périmètre de 40 kilomètres carrés entourant le camp de concentration d’Auschwitz, est une véritable expérience réflexive sur la nature de la violence de notre monde. Uniquement composée d’un écran noir et d’une musique envoutante, l’introduction du film nous plonge immédiatement dans un état méditatif par lequel Jonathan Glazer nous dit de prendre du recul par rapport aux images qu’il va nous montrer. Ce recul, il va lui-même le garder avec les sujets de son film. Jamais filmés en gros plan, ils sont toujours tenus à l’écart pour éviter toute complaisance (ou en tout cas le moins possible) avec leurs déboires. Néanmoins, et c’est là toute la force de la fiction, à force de voir ces gens en apparence normaux rencontrer des problèmes normaux, il peut nous arriver d’oublier quelques instants qui ils sont vraiment. Heureusement, Glazer brise toujours cette illusion au bon moment pour nous faire prendre conscience de notre erreur. Comment pouvons-nous être aussi facilement en empathie avec eux ? Ne sommes-nous pas aussi rongés par le déni ? Comme cet enfant qui aperçoit des crimes se commettre en bas de sa fenêtre et qui préfère retourner jouer avec ses dés plutôt que d’affronter ce qu’il vient de voir. Nous voyons le malheur du monde sur nos écrans sans nous rebeller, accoutumés à l’impuissance de notre condition. Ce n’est pas pour rien si Glazer filme autant la nourriture et la beauté des fleurs. Pendant que la famille nazie se goinfre et admire son magnifique jardin, des gens meurent de faim dans les pires conditions imaginables à quelques mètres d’eux. Ce qui est terrible, c’est qu’on pourrait prendre cette famille nucléaire et la faire voyager au milieu des années 50 aux États-Unis sans qu’elle ne dépareille le moins du monde. Le mari, directeur passionné par son travail et apprécié de ses collègues, doit faire face à une mutation forcée au grand dam de sa femme attachée à leur mode de vie actuel. Sous les allures du couple parfaitement uni et amoureux, celui-ci n’a d’ailleurs aucun remord à la tromper avec une secrétaire. Les servants pourraient très bien être des noirs américains de cette période. Pendant ce temps, les enfants vivent leurs amourettes et se découvrent des amis parmi les locaux. Les nazis sont donc des gens comme les autres, traversés par les mêmes contradictions et malheurs que nous. Le capitalisme a juste remplacé le fascisme. 

Avec la Zone d’intérêt, Glazer déploie la même originalité formelle vue dans ses précédents œuvres, n’hésitant pas à partir dans l’expérimental ou carrément changer le point de vue à un moment important de la toute fin du film, donnant une puissance inattendue à l’ensemble du projet. La future mémoire des crimes vient finalement hanter celui qui les a fait commettre, rattrapé la dangerosité de l’environnement qu’il a établi comme sa “maison” au prix de la vie de dizaines de milliers de personnes. Tous, de la secrétaire aux hauts dignitaires, étaient coupables du simple fait de savoir à quoi leur travail était en train de servir. De nombreuses autres scènes viennent étayer ce propos, mais nous laissons au spectateur le “plaisir” de les découvrir en salle. Ainsi, Jonathan Glazer s’inscrit dans la lignée des grands réalisateurs formalistes, et maitrise parfaitement la totalité des plans servant sa mise en scène et sa narration, donnant l’impression d’une fluidité continue malgré ses diverses ruptures de ton. La Zone d’intérêt est un film aussi glaçant qu’important à vivre au cinéma.

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  1. Édito – Semaine 7 -

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