Ni Dieu ni maître : Ils existent bel et bien

« Il n’y en a pas un sur cent, et pourtant ils existent ». Qui sont-ils, et que revendiquent-ils ? Puisque leur existence a fait trembler les monarchies les plus solides, a fait déployer armées et policiers, s’intéresser à l’Anarchisme – bête noire du monde capitaliste – semble ne pas être une si mauvaise idée. Bien au contraire, car nous parlons d’anarchisme à tout bout de champ sans pour autant saisir son essence : en quoi cela consiste ? Alors, qui de mieux qu’un documentariste français (et anarchiste convaincu au passage) pour nous narrer l’histoire et les grandes idées de l’anarchisme ? Dans cette série documentaire de plus de quatre heures, Tancrède Ramonet nous propose d’assister aux plus grands moments du mouvement dit « libertaire » : archives d’articles, photos, vidéos, interviews et explications de chercheurs ; c’est une balade au fil du temps qui dévoile la nature d’un mouvement si méconnu.

On ne va pas se mentir, pour regarder Ni Dieu ni maître, il faut minimum s’intéresser à l’anarchisme, ou du moins se demander en quoi il consiste. De fait, le sujet de Tancrède Ramonet ne s’adresse pas à tout le monde, mais certainement aux plus curieux comme aux plus convaincus par le libertarisme.

Il serait inutile de résumer Ni Dieu ni Maître tant l’œuvre est dense : on se perd assez rapidement dans les divers évènements anarchistes, dans les divers pays, dans plusieurs époques. La série documentaire balaye ni plus ni moins un peu plus d’un siècle de l’histoire de ceux et celles qui veulent surtout concilier égalité et liberté. Pour arriver à cela, Ni Dieu ni maître fait appel au témoignage de plusieurs chercheurs venant de nombreux pays ; preuve que l’anarchisme a contaminé tout un monde, bien qu’il semble discret, voire éteint. Ce n’est pas seulement l’anarchisme à la Française que nous découvrons, bien au contraire. Ses racines comme ses plus grandes batailles se sont déroulées aux quatre coins du monde : dans la Russie communiste comme au Mexique ou encore à Seattle, et cætera. Dans Ni Dieu ni maître, c’est l’histoire des libertaires qui se mêle avec celle du monde : ils ont contribué à la Révolution Russe de 1917 comme à faire élire un gouvernement de gauche en Espagne dans les années 1930.

Si la première partie s’illustre par des archives spectaculaires comme par des illustrations d’époque (unes de journaux, dessins et dessins animés), la seconde demeure la plus intéressante pour sa capacité à nous inclure dans toutes ces petites batailles comme ces grands moments de vie des libertaires : les enregistrements étant bien plus récents, nous, spectateurs, reconnaissons un monde plus proche du nôtre, déjà bien embourbé dans le capitalisme. C’est la promesse continuelle de la découverte d’un monde dans un monde : sont montrés les libertaires qui créent un monde autarcique au sein de l’Université de Nanterre, de la Sorbonne ou encore devant Wall Street. On découvre, incrédules, à l’existence de crèches comme de débats enflammés sur la manière de vivre mieux, sans dieux ni maitres.

Et pourtant, si le sujet comme la nature de l’œuvre peuvent rebuter les spectateurs téméraires, il faut dire que la création de Tancrède Ramonet sait capter l’attention comme créer la curiosité grâce à des atouts certains, dont deux : l’humour, mais aussi la brutalité.

Bien que l’on parle d’affrontements, de répressions et de morts, la narration est toujours ponctuée de petits traits d’humour qui permettent de rendre justice aux libertaires, souvent bien trop représentés comme des sanguinaires sans foi ni loi. Justement, les anarchistes ne manquaient pas d’humour, est c’est ce que la seconde partie montre : au Pays-Bas dans les années soixante, les libertaires se sont fait entendre par la création d’un journal nommé Provo, dans lequel les privilégiés étaient moqués. Ils ont notamment fait planer de fausses menaces, comme répandre la rumeur de mettre de la drogue dans l’eau potable, pour fêter les noces de la princesse des Pays-Bas avec un ancien nazi. La narration de cette série documentaire est tout autant appréciable par des transitions aussi inattendues qu’humoristiques : difficile d’imaginer voir une série documentaire sur l’anarchisme commencer une période historique par un passage de Bonne nuit les petits. Les actions des anarchistes sont donc illustrées de manière cartoonesque grâce à des musiques entrainantes, les montrant occupés à fabriquer des bombes (pour exploser des bâtiments, pas tuer des innocents).

S’il semble assez surprenant de lier humour et bombes, les créateurs arrivent avec brio a expliquer pendant plusieurs heures quels étaient les buts des libertaires : non, il ne s’agissait pas de faire des attentats, mais bien de faire exploser des lieux symboliques du pouvoir sans tuer quiconque. Revenons aux provos (groupe anarchiste aux Pays-Bas), qui ont d’ailleurs fait exploser des bombes de sucre pour créer de la panique lors du mariage princier. Si ces actions pouvaient permettre de remporter l’adhésion des peuples, Ni Dieu ni maître ponctue tout aussi bien ce récit avec des images que l’on qualifierait de « trash », et de faits sanglants. Qu’il s’agisse de la première répression qui opposait les policiers avec des canons aux foules sans armes aux snipers face aux manifestants au Mexique en 2012, tous ces moments sont illustrés par des photos ou même des vidéos. Les nombreux moyens d’action des libertaires sont donc assez bien illustrés, tout comme l’explication des dissensions permet de comprendre l’évolution des tactiques.  

Si la série s’était ouverte sur une manifestation de personnes cagoulées et déterminées, accompagnées d’une musique particulièrement héroïque, elle se termine par une salve de vidéos capturant les morts d’anarchistes en manifestation.

La série s’illustre par une énergie certaine venant des sujets de cette narration comme du montage rythmé et réussi, mais elle s’essouffle quelque peu par son approche assez superficielle du sujet, éminemment philosophique : bien que l’Histoire de l’anarchisme soit des plus denses, il aurait été plus intéressant de mieux saisir sa définition, et ce dès la première partie. D’ailleurs, certains sujets ou mouvements sont plus creusés que d’autres. On regrette par exemple un manque de traitement concernant le rôle des femmes dans les mouvements anarchistes (la première personne brandissant un drapeau anarchiste en France a été une femme, et certains des écrivains, penseurs de l’anarchisme étaient des penseuses).

Il demeure après ce visionnage une certaine fascination pour un mouvement qui a su à la fois se réinventer de manière continuelle, comme garder ses grandes valeurs – liberté et égalité avant tout. L’évolution des techniques pour se faire entendre est certainement l’un des sujets les plus traités, et le plus intéressant. Chapeau bas au narrateur, qui sait diriger les spectateurs de sa voix pendant plusieurs heures. Si Ni Dieu ni maître vous intéresse, le très beau coffret DVD des deux parties et déjà disponible, accompagné de petits textes libertaires.

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*