Inferno Rosso : Joe d’Amato de A à X

Comptant parmi les cinéastes les plus prolifiques en Italie des années 1970 à la fin des années 1990, Joe d’Amato est un nom connu de tous sans pour autant avoir été reconnu à sa juste valeur. Quoi qu’on puisse penser de son travail ou de l’homme, difficile de nier la forte influence qu’il a eu autant sur l’industrie cinématographique que sur le travail d’une flopée de cinéastes. Véritable passionné de cinéma, homme à tout faire (chef opérateur, scénariste, monteur, réalisateur, acteur, producteur…) la vie de Joe d’Amato a toujours été indissociable de sa passion pour le Cinéma. Pendant italien de l’espagnol Jess Franco, les derniers secrets de d’Amato nous sont enfin révélés au cœur d’un documentaire complet réalisé par Manlio Gomarasca et Massimiliano Zanin.

Comment parvenir à décortiquer une filmographie longue d’environ 200 œuvres ? Gravir l’Everest semble plus abordable que de s’attaquer à la vie de d’Amato. Seulement, les deux cinéastes possèdent deux atouts non négligeables en leur possession : la fille de Joe d’Amato qui parle de son père avec une passion dévorante et une archive d’un long entretien avec l’intéressé du jour qui permet de lever le voile et de laisser se dessiner les contours d’un chapitrage logique. Ce qui sied parfaitement à Inferno Rosso réside là : dans la richesse des intervenants. Outre les souvenirs intimes de la fille de d’Amato, les cinéastes vont à la rencontre de ceux qui ont longtemps collaboré avec lui : Luigi Montefiori, Michele Soavi, Mark Shannon ou encore Giuliana Gamba. De fait, le portrait dressé est, évidemment, extatique sans pour autant jamais cacher les zones d’ombre du personnage. A l’instar du mastodonte Ennio (très grand documentaire autour de la carrière de Morricone), Inferno Rosso retrace toute la carrière de Joe d’Amato en à peine plus de 70 minutes. Pourtant, la courte durée du film n’est en rien un frein à son adhésion, au contraire. Le cinéaste a tout fait : du western, du polar, de la science-fiction, de l’érotisme, de l’horreur et même du cinéma pornographique. Inferno Rosso s’attarde longuement sur la série des Black Emanuelle puisque son interprète principale, Laura Gemser, a longtemps été la muse du cinéaste. Tout le monde s’accorde à dire que les films érotiques de d’Amato ne peuvent fonctionner que s’il y a déstructuration de la chair. L’un ne va pas sans l’autre dans sa manière de concevoir ses projets (du moins sur les plus connus). Ce qui a rendu la série des Emanuelle si populaire à l’international (seul le cinéma érotico-porno de d’Amato a véritablement fonctionné dans son pays, le cinéaste était bien plus reconnu en-dehors de l’Italie) provenait justement des envies de d’Amato à ne pas vouloir systématiquement s’enfermer dans un genre. L’exemple le plus probant demeure Emanuelle et les Derniers Cannibales qui ose l’exotisme d’un film érotique et ne ternit en rien toute la sensualité inhérente à ce genre de projet en le confrontant à des scènes horrifiques d’une cruauté sans pareille. Joe d’Amato voit l’amour et la mort comme les reflets d’une seule et même entité. La jouissance comme petite mort spirituelle qui côtoie la mort physique : tout un programme validé par Eli Roth qui porte la série des Emanuelle aux nues.

Inferno Rosso révèle également les scandales auxquels le réalisateur et ses équipes ont dû faire face. Le plus célèbre demeure la séquence durant laquelle Luigi Montefiori (l’antagoniste de Antropophagus) arrache le fœtus du ventre de sa victime afin de s’en nourrir ; il s’agit là d’une scène graphique d’une haute intensité et la plus populaire du film (pour ne pas dire de la filmographie entière du réalisateur) qui lui aura valu de sacrés problèmes. Joe d’Amato et ses équipes évoquent le sujet sans équivoque et sans regrets. Ils ne faisaient rien d’autre que de raconter une histoire en dépit du fait qu’ils aient dû prouver, à maintes reprises, la facticité des images tournées. D’ailleurs, l’esprit provocateur de d’Amato est analysé sous toutes les coutures au sein du documentaire. Il l’avoue lui-même, chaque film érotique de son début de carrière lui a valu d’être condamné à deux mois de prison. Grâce à la conditionnelle, il n’a jamais été sous les barreaux car il s’est arrêté à deux procès de la case prison. Seulement, la provocation ne signifie pas filmer sans but chez d’Amato. Il fait parfaitement le distinguo entre ses films érotiques et pornographiques. Les films érotiques prônaient une certaine vision de l’amour, des corps en émoi et des sujets qui venaient les compléter là où il s’ennuyait fermement à filmer du porno. S’il s’est lancé dans le X ce n’était que pour payer les dettes accumulées afin de ne pas laisser ses collaborateurs dans un pétrin qu’il avait lui-même créé. Ainsi, comment ne pas admirer l’altruisme du bonhomme ? De ses propres mots : « il n’y a rien de fun à filmer un trou du cul ». Pourtant, et c’est là que le bât blesse, il restera aux yeux de beaucoup, comme un des pionniers du film pornographique à l’italienne. Inferno Rosso évoque même le terme « porno spaghetti » lorsque sa carrière dans le X est évoquée. Moment équivoque du documentaire et qui appuie justement sur les regrets qui alimentent les souvenirs de sa fille. Elle est admirative de son père et de tout ce qu’il a entrepris (comme le lancement de la carrière de Michele Soavi), mais lorsqu’elle évoque son enterrement, on ne peut que ressentir son désarroi. Lors de l’enterrement de d’Amato, ses amis les plus fidèles n’étaient pas présents à contrario de tout le gratin du porno. La dernière image de ce réalisateur atypique restera un Hot d’Or d’honneur décerné en sa mémoire comme l’un des plus grands cinéastes porno que l’industrie ait connu. Une image que réfute sa fille qui préfère se souvenir d’un père amoureux de son art avant tout, peu importe le genre qu’il mettait en scène.

Inferno Rosso est un solide documentaire fort de très bons intervenants. On y sent une vraie sincérité dans le portrait dépeint de Joe d’Amato. Le film a aussi le mérite de nous inciter à nous replonger dans la filmographie du bonhomme par des anecdotes croustillantes et des secrets de tournage hallucinants qui donnent envie de se plonger à corps perdu dans l’œuvre finale.

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