Chien de la casse : « C’est un sujet merveilleusement vain, divers et ondoyant que l’homme. »

L’année 2023 aura sans conteste été l’année de Raphaël Quenard, acteur alors à l’affiche de huit films, et particulièrement remarquable dans trois d’entre eux. D’abord Je verrai toujours vos visages où, en l’espace d’une scène, il capte l’attention dans un rôle difficile et puis surtout Yannick et Chien de la casse dans lesquels l’acteur (déjà remarqué précédemment chez Quentin Dupieux et Michel Hazanavicius) s’est retrouvé au premier plan, faisant exploser à l’écran son talent si singulier. Avec Chien de la casse – sorti au cinéma en avril dernier et en vidéo chez Blaq Out en septembre – Quenard faisait son entrée dans la cour des grands sans pour autant constituer le seul intérêt de ce film hautement réussi sur l’amitié masculine et sur la vie dans un petit village de France (en l’occurrence Le Pouget, dans l’Hérault).

Mirales (Quenard donc) et Dog (Anthony Bajon, dont le grand talent n’est plus à présenter) sont amis mais entretiennent une relation conflictuelle, Mirales brimant ou humiliant régulièrement Dog, n’hésitant pas à critiquer ouvertement son manque de culture générale ou sa décision de vouloir s’engager dans l’armée. C’est pourtant l’une des façons que Dog a trouvé pour se sortir de l’existence qu’ils mènent, vivotant à dealer. Mirales, quant à lui, aspire à plus (‘’Je ne suis pas adapté pour l’environnement dans lequel j’évolue’’ dit-il, phrase maintes fois pensée par l’auteur de ces lignes alors qu’il grandissait à la campagne) sans pour autant donner l’impression de faire quoi que ce soit, hormis parler plus fort que les autres, mélangeant une attitude de petite racaille à un phrasé plus soutenu, aimant par exemple à citer Montaigne. Quand débarque au Pouget Elsa et que Dog entame une relation avec elle, l’amitié entre Mirales et lui va se trouver fortement perturbée.

Formidable premier film que celui-ci, réalisé par Jean-Baptiste Durand dont nous suivrons désormais la carrière de très près. Chien de la casse, tout en se reposant sur certains archétypes du genre (l’amitié masculine mise à mal par l’arrivée d’une femme) n’en demeure pas moins profondément original pour deux raisons. D’abord au travers de ses personnages, dont on n’attendait pas une telle richesse émotionnelle. Sans pour autant expliciter la relation liant Dog et Mirales et la jalousie que ce dernier éprouve quand Dog se trouve une copine, le film donne à chacun des personnages une belle partition à jouer. D’abord taiseux et réservé, répondant souvent aux monologues de Mirales par des silences, Dog n’hésitera cependant pas à remettre son ami en place et trouvera, lui, le courage de partir. Mirales, en dépit de ces incessantes remarques sur Dog, est profondément attaché à son ami, semblant incapable d’envisager sa vie sans lui (jusqu’au final, très beau, esquissant une note d’espoir pour le personnage) tout en ne lui confiant rien des réels sentiments qui l’animent. Même Elsa sera habilement dessinée, bien plus complexe qu’elle ne l’affiche et ne se retrouvant pas cantonnée à un seul emploi.

Évidemment le casting est pour beaucoup dans la réussite du film, donnant vie à ces personnages avec une force et un charisme impressionnants. Et si Quenard capte l’attention et crève l’écran dans la peau de Mirales, à la fois odieux et séduisant, déployant une gouaille comme on n’en avait pas vue depuis longtemps dans le cinéma français, Anthony Bajon et Galatéa Bellugi ne sont pas en reste, livrant des partitions sensibles et profondément empathiques. La deuxième grande force de Chien de la casse est le regard qu’il porte sur cette jeunesse rurale en mal d’avenir, rêvant d’un ailleurs sans pour autant en avoir les moyens. Le portrait est juste et réaliste, dépourvu de clichés sans pour autant être social et engagé. Jean-Baptiste Durand le peint plutôt avec une touche de mélancolie et de poésie, ménageant bon nombre de scènes touchant en plein cœur, sachant capter avec authenticité cette partie de la France encore trop peu montrée dans le Cinéma français, surtout avec un regard aussi tendre (en témoignent les échanges de Mirales avec un habitant du village – Bernard Blancan – autour des jeux à gratter). Qu’on ne vienne plus nous dire alors que le Cinéma français a perdu de sa capacité à surprendre, au cours de l’année 2023 il l’a souvent fait, la preuve avec ce Chien de la casse que l’on soupçonne capable de devenir culte au fil des ans.

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