May December : Imitation Game

Cinéaste passionnant, jamais aussi bon que lorsqu’il s’attarde sur ses personnages féminins et sur l’envers du décor de l’american way of life (Loin du Paradis, Carol), Todd Haynes revient en forme en ce début d’année 2024 pour May December, son film le plus troublant et le plus merveilleusement insidieux, mêlant l’ambiance singulière du Sud des Etats-Unis à l’histoire d’une passion transgressive et au portrait en miroir d’une actrice et de celle qu’elle va incarner à l’écran. Le film nous conte en effet l’histoire d’Elizabeth, comédienne débarquant à Savannah pour passer du temps avec Gracie, qu’elle va prochainement interpréter dans un film. Qu’a donc fait Gracie pour qu’un film sur elle soit produit ? Vingt ans auparavant, elle a quitté son mari pour vivre pleinement sa passion avec Joe, un garçon de 13 ans. Emprisonnée pour son acte, enceinte de son trop jeune amant, elle a assumé son parcours, n’a jamais quitté la région et a épousé Joe avec lequel elle file désormais le parfait amour. Mais la présence d’Elizabeth va fissurer ces apparences…

Malin, Todd Haynes fait preuve ici d’un ton acerbe plus virulent qu’à l’accoutumée, convoquant tous les éléments de son scénario digne d’un soap (mais écrit avec la plus grande rigueur satirique) tout en maintenant sa mise en scène dans un certain recul amusé, n’hésitant pas appuyer certaines séquences par des effets de caméra inattendus (l’utilisation du zoom est ici fréquent) ou par l’utilisation d’une musique n’ayant pas tout à fait sa place ici (notons d’ailleurs que le leitmotiv musical du film est repris de celui composé par Michel Legrand pour Le Messager de Joseph Losey). De fait, rien dans le film n’est tout à fait à sa place et Haynes emboîte ainsi volontairement le pas de son récit, le plaçant dans une veine satirique finement dosée (le mélo, que Haynes maîtrise à merveille, n’est malgré tout jamais très loin), effectuant un constat franchement glaçant envers ses deux personnages féminins.

En effet, venue observer Gracie dans une optique proche de la méthode de l’Actor’s Studio afin de la comprendre, Elizabeth gratte la surface de la femme qu’elle a en face d’elle mais celle-ci ne révèle absolument rien, semblant se conformer à une apparence décidée depuis longtemps, de façon quasiment automatique. De fait, Elizabeth est également décrite de la même façon, vampirisant Gracie comme seule façon d’exister. Son rôle lui donne un prétexte et une personnalité mais le récit ne tarde pas à révéler qu’elle n’est, elle aussi, qu’une coquille vide, aussi froide que manipulatrice.

Dans ce portrait croisé tout en perversité insidieuse, mené par deux brillantes actrices (Julianne Moore est formidable quand Natalie Portman a rarement été aussi excellente, déployant de nouvelles subtilités dans son jeu), il y a une victime : Joe. Celui qui ne s’était jamais posé de questions sur sa relation avec Gracie semble réaliser, en revoyant le tout joué par Elizabeth, le piège dans lequel il est tombé. Masquant l’acte pédophile, la parade affichée du bonheur conjugal n’est que le récit officiel d’une histoire que seule Gracie a raconté et dont le vernis commence à craqueler… Révélé par Riverdale, Charles Melton se montre parfait dans ce rôle difficile, homme-enfant privé d’une jeunesse à jamais perdue, constatant avec tristesse le tour que le destin lui a réservé.

Jouant ainsi sur plusieurs tableaux, pratiquant la mise en abyme avec malice et renfermant une certaine richesse thématique allant bien plus loin que son simple postulat de départ, May December (découvert à Cannes en mai dernier) s’avère être la première grande surprise de l’année 2024, infusant son doux poison bien longtemps après sa découverte. On en redemanderait presque…

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