Primadonna : Quand la voix des opprimées s’élève pour la première fois

En Sicile, en 1965, Lia est violée par Lorenzo et doit se soumettre au mariage forcé, comme le veut la tradition. Mais elle se dresse, refuse et va devoir lutter, avec sa famille et des adjuvants de fortune, contre les instances patriarcales en place. Primadonna, présent à de nombreux festivals, est un film puissant, réaliste et d’une grande sensibilité. Il sort le 17 janvier sur nos écrans.

C’est un microcosme particulièrement étouffant qui nous est présenté. Dans cette Sicile archaïque et traditionnelle, le poids du patriarcat écrase tout, associé à un classisme qui est la structure profonde soutenant les monts Nebrodi où se situe le drame. La beauté intemporelle de sublimes paysages n’a malheureusement pas adouci les mœurs qui restent au contraire pétrifiés dans une calcification morale ne permettant aucune échappée à celles et ceux qui n’adhéreraient pas à des lois traditionnelles valorisant la puissance virile et pécuniaire. Les échos avec moult aspects de notre monde contemporain sont bien sûr légion, tant la lutte pour la reconnaissance des droits et des différences s’apparente à un rocher de Sisyphe qui, à peine retombé, réclame de nouvelles forces vives. Ce territoire italien des années 60 trouve son allégorie dans un animal bien français : le coq. A plusieurs reprises, celui-ci sera montré comme l’émanation de toute cette testostérone qui métamorphose les hommes en créatures uniquement préoccupées de domination et d’humiliation. Que ce soit lors des fameux combats qui nous les dévoilent vociférant et éructant ou de l’agression d’une alliée de l’héroïne qui met en évidence toute la répression qu’encourt quiconque remet en cause des lois immémoriales. Le coq règne et chante seul, la poule pond silencieusement ses œufs et reste dans l’ombre. De même, tout contrevenant à l’ordre établi du fait de son métier ou de son orientation (la prostituée méprisée et menacée ; l’avocat gay placardisé) se doit de se montrer le plus discret et soumis possible. En effet, inutile d’espérer quoi que ce soit des instances religieuses qui ne s’en tiennent même pas une passivité de bon aloi, mais adoptent un comportement mafieux en collaborant activement aux malversations des clans en place. On soulignera la qualité de l’interprétation des différents personnages secondaires, toujours en nuances, jamais en cabotinage.

Autant le dire d’emblée, et même si ce type de rapprochement est fortement teinté de subjectivité, l’actrice Claudia Gusmano ressemble de manière assez troublante à notre Jenifer nationale. Or, rien de plus différent de la pompe de Star Academy que l’aride terre sicilienne, sans même parler de ce que va subir le personnage de Lia Crimi, autrement plus traumatisant que la romance avortée avec Jean-Pascal. Ce point évacué, force est de reconnaître l’excellente interprétation de l’actrice qui parvient à concilier dignité, vulnérabilité, doutes et témérité avec une authenticité peu commune. De nombreux plans s’attardent sur son visage, son regard exprimant tour à tour fragilité et détermination, sans jamais sombrer dans l’emphase. On songe, et c’est le plus beau des compliments, aux actrices fétiches d’Ozu, avec une petite touche d’insolence italienne. Face aux événements subis, sorte de viol légal, l’intention de la réalisatrice était d’éviter les clichés : « Madone ou salope, vengeresse ou soumise, épouse ou vieille fille ». En effet, nombreuses sont les femmes sacrifiées aux traditions, impuissantes face à la violence viriliste, qui ont fait l’objet de métrages satiriques à l’issue tragique. Tout un autre pan du 7e art, en plein regain ces dernières années, est celui de l’héroïne badass, notamment dans le cadre du sous-genre Rape and revenge, dont un éminent représentant récent est le fabuleux Promising Young Woman d’Emerald Fennell (2021). Lia est bien plus complexe, tiraillée entre sa volonté farouche de justice passant par une prise de parole salutaire et son désir d’en finir avec toutes les persécutions qui la font culpabiliser, en se recroquevillant dans la coquille de l’oubli et du renoncement.

Les films tirés (ou inspirés, ou vaguement adaptés…) de faits réels sont souvent des attrape-spectateurs avides de faits divers scabreux ou émouvants, incarnés par des figures connues, sans qu’il y ait trop des détails techniques ennuyeux attribués à tort aux documentaires. Les droits des femmes et des minorités en est un motif récurent, d’autant plus que de nombreuses affaires restées dans l’ombre ou jugées peu reluisantes sortent au grand jour et du coup sur les écrans. Également situé en Italie, le film Stranizza d’amuri de Giuseppe Fiorello a raconté, en 2023, l’histoire de deux jeunes garçons amants broyés par la rigidité de leur environnement. Il semble qu’il y ait aussi un retour en force des films de procès comme en attestent en France Saint Omer d’Alice Diop en 2022 ou la palme d’or de 2023 Anatomie d’une chute de Justine Triet. Dans le cas de Primadonna, cela se combine avec une histoire première de tragédie familiale : le film est une étude approfondie des bouleversements subis par les Crimi, chacun de ses membres (tous superbement interprétés) y faisant face à sa façon, sans être jugé de manière manichéenne par Marta Savina qui nous les dévoile avec une tendresse certaine dans toute leur humanité hésitante et tâtonnante. Ils sont complexes, en apprentissage face à une situation de quasi-siège (leur intimité est violée à son tour, cf les pierres brisant les fenêtres). La mère, qui peut agacer par son sérieux sclérosant, est aussi celle qui redonnera des ailes à sa famille, qui lui transmettra le pouvoir de la parole. L’une des plus belles scènes du film est celle de moments simples en famille au bord de la mer, oasis de sérénité et de communion.

On conseille donc ardemment de se précipiter aux pieds de cette Primadonna. Magistralement incarnée par Claudia Gusmano, elle est un personnage de cinéma qui lutte à sa façon, fragile et déterminée, telle une Antigone moderne.

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