Les Chambres rouges : Deep Dark Web

Le cinéma québecois a de quoi nous surprendre cette année. Après la reconnaissance française du cinéma de Monia Chokri et le prix au PIFFF du particulièrement réussi Vampire humaniste cherche suicidaire consentant, voilà qu’un nouvel OVNI venu de cette région canadienne si particulière atterrit dans nos salles. Les Chambres rouges est un film radical, character study féminin de Kelly-Anne, une sorte de groupie d’un tueur en série. Ce type de personnage hautement intéressant et subversif n’a été finalement que peu traité par la fiction. Mais surtout, ce tueur en série n’est pas n’importe qui, puisqu’il a diffusé en direct ses atroces meurtres sur le Darkweb en échange de sommes d’argent non négligeables. Voilà donc comment, par son simple sujet, Pascal Plante trouve une originalité bienvenue dans le traitement du true-crime fictionnel dont nous sommes régulièrement abreuvés.

Difficile, à la vision des Chambres rouges, de ne pas penser au cinéma de Paul Schrader et sa capacité à nous plonger dans l’esprit torturé de ses protagonistes, souvent des personnes à l’opposé complet des canons héroïques habituels. Ici, nous sommes face à un véritable portrait de personnage féminin dérangé que nous avons trop peu l’habitude de voir sur nos écrans en tant que personnage principal. La manière dont Pascal Plante dépeint Kelly-Anne est particulièrement moderne. Interprétée par une Juliette Gariépy dont la beauté n’a d’égal que la froideur de son personnage, elle n’est ni bêtement naïve ou amoureuse, ni complètement sociopathique. Elle navigue entre plusieurs eaux tout en gardant cette expression monolithique qui régit sa vie obsessionnellement bien rangée. La seule compagnie qui trouve grâce à ses yeux se trouve être un agent conversationnel (de type Siri ou Cortana) qu’elle a personnalisé pour répondre à ses attentes. La nuance est flagrante avec l’autre groupie ouvertement amoureuse du tueur qui va accompagne Kelly-Anne pendant une bonne partie du film. Cette dernière juge que le tueur est accusé à tort malgré toutes les preuves retenues contre lui. Kelly-Anne poursuit un but bien plus flou et ambigu, au point de décourager le spectateur qui ne sait que ressentir face à ses actions toujours plus provocatrices à mesure que le film avance.

La modernité du film se trouve aussi dans la manière dont ce personnage mène son existence. Belle femme, elle vit de son image comme mannequin pour différentes marques dans un cocon narcissique installé au dixième étage d’une tour au centre de la ville. Son quotidien dans l’appartement ferait presque penser à un épisode de Black Mirror tant il repose uniquement sur les nouvelles technologies. Kelly-Anne fait son sport au rythme de vidéos, investit dans les cryptomonnaies et joue au Poker en ligne pour gagner sa vie, sans avoir besoin de quitter les murs de son salon qui lui sert aussi de chambre. Quoi de plus représentatif du solitaire dans notre monde occidental de plus en plus virtuel ?

Le procès, au centre de l’intrigue morcelée du film, est très bien retranscrit. À ce titre, la première scène, un long plan-séquence présentant les différentes parties et le contexte de l’affaire, est remarquablement réalisé. Cette introduction s’adresse intelligemment autant aux spectateurs qu’aux jurés mandatés pour déterminer la culpabilité d’un homme déjà reconnu coupable par les médias. Pascal Plante essaye de questionner notre rapport à la violence des images, cette fascination pour l’horreur et le malsain, qui peut rapidement se retourner contre le curieux, surtout à une époque où le gore n’a jamais été aussi accessible. Une fois vue, une image marquante ne peut être oubliée. Très pudique (pouvait-il faire autrement ?), le film utilise habilement le son des vidéos pour faire ressentir le traumatisme qu’elles peuvent engendrer pour les personnes encore saines d’esprit. Il est alors regrettable que Pascal Plante n’ait pu prendre de décision claire sur le chemin que son film devait emprunter, sûrement trop occupé à fuir le “genre” qu’il semble mépriser. Car, Les Chambres rouges est si riche que plusieurs pistes de film non achevées le constituent. Il y a tous les ingrédients, mais il manque parfois le liant, comme si on s’était mis à improviser au milieu de la recette. Dommage ! 

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*