Un Silence : Boucan d’Enfer…

« La critique est aisée, mais l’art est difficile » aiment à déclarer bon nombre d’esthètes et de créateurs de tout bord et de tout horizon ; une loi, un précepte contenant néanmoins certaines limites littéraires et intellectuelles, tant l’exercice critique s’avère parfois bien délicat voire difficilement praticable. Capable de déflorer une Oeuvre sans vergogne afin d’appuyer une opinion plus ou moins objective, voué à « révéler le pot aux roses » d’une intrigue à renfort de vérités ardemment défendues le rédacteur critique de Cinéma a souvent bien des peines à encenser ou à descendre en flammes un film sans lui enlever de sa substance secrète et – de fait – émoustillante pour un spectateur vierge de toute information préalable le concernant.

Cette impasse intellectuelle, ce champ des impossibles sont une fois encore empruntés lorsque l’on considère le dernier (et magnifique) long métrage de Joachim Lafosse qui sortira dans les chuchotements ténébreux de nos salles obscures le 10 janvier de cette nouvelle année déjà pleine de belles promesses de Septième Art. Ne rien savoir au sujet du drame sus-cité, pénétrer dans une salle de cinéma sans soupape ni autre filet de sécurité et s’adonner à son visionnage nous semble être la meilleure façon de démarrer 2024, tant Un Silence devrait se passer de mot au regard de son excellence et de l’effet de surprise qu’il dégage jusque dans son simple et laconique intitulé. Un film que nous ne pouvons que préconiser sans pour autant en dévoiler le propos plus que de raison, ledit métrage instillant progressivement sa puissance et son malaise intrinsèques dès les premières minutes inaugurées par une Emmanuelle Devos comme toujours excellente d’élégance meurtrie…

Vous l’aurez, chères lectrices et chers lecteurs, déjà compris avant les lignes qui vont suivre : Un Silence est un authentique choc de Cinéma, une de ces oeuvres destinées à imposer humblement leur importance dans la culture contemporaine tout en perpétuant les préoccupations de son auteur-réalisateur ; Nue Propriété, À perdre la raison, L’économie du Couple, Les Intranquilles… autant de films ayant mis un point d’honneur à scruter au plus près les dysfonctionnements de la cellule familiale, quelle qu’elle soit. Qu’il s’agisse d’héritiers fratricides (Nue Propriété), de patriarches un peu trop envahissants (À perdre la raison) de séparation conjugale (L’économie du Couple) ou de maladie mentale déstructurante (Les Intranquilles) le Cinéma de Joachim Lafosse a toujours su tirer de la sphère familiale de magnifiques drames psychologiques mâtinés de vérisme dramatique. Apte à sublimer chaque comédienne et chaque comédien par l’entremise d’un souci de réalisme allant de paire avec une écriture presque toujours parfaitement ciselée le cinéaste français confirme une fois encore ses dons de directeur d’acteur et de scénariste en la forme d’Un Silence particulièrement retentissant. Brutal, dérangeant et même un rien dévastateur Un Silence rejoint en substance l’omerta subie par Emilie Dequenne dans l’extraordinaire À perdre la raison, gardant son sens de l’épure et de l’épaisseur psychologique pour mieux en accentuer la gravité morale.

Si Daniel Auteuil et Emmanuelle Devos n’ont plus besoin de confirmer leurs qualités de jeu depuis leur première collaboration en 2002 dans L’Adversaire de Nicole Garcia (le premier s’avère ici particulièrement terrifiant et glaçant tout en défendant un personnage justement indéfendable, lorsque la seconde porte en germe le silence déflagrateur du titre, ndlr…) le jeune Matthieu Galloux s’impose naturellement comme une belle révélation masculine, incarnant un fils adoptif des plus torturés et tortueux dont le passage à l’acte évoqué au début du métrage va mettre en lumière un amas d’immondices familiaux tout en paradoxe professionnel…

Nous souhaitons corps et âme ne dire mot et consentir au visionnage du dernier film de Joachim Lafosse tout en en dévoilant le moins possible à son sujet, sujet pour le moins chargé et littéralement « à charge ». Nous partirons donc de la situation initiale présentée par le cinéaste se penchant sur le témoignage de Astrid Schaar (Emmanuelle Devos), femme d’avocate amenée à comparaître devant la justice suite à la perquisition de sa propriété et à la tentative d’homicide volontaire de son mari par son fils… Une introduction d’ores et déjà redoutablement inconfortable au coeur de laquelle le naturalisme dramaturgique et la violence psychologique chers à Lafosse éclatent d’emblée sous nos yeux de spectateurs innocents mais dignes d’être avertis. A l’instar des Intranquilles Un Silence figure parmi les grands films français de la décennie, psycho-drame abrupt et mêlé de pleurs et de toxines émotionnelles authentiquement mémorables. Un excellent film donc, pour lequel nous souhaitions donc – compte tenu de son déroulement narratif – garder le silence le plus évocateur possible. Incontournable.

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