Bunker Palace Hôtel : Bouillonnement bourgeois

Une rébellion éclate dans un monde futuriste, dans lequel la dictature régnait. Se substitue donc à celle-ci de la violence en veux-tu en voilà : coups de fusils dans tous les sens, pluie acide et autres magouilles. « Le président », homme charitable, avait prévu le coup et avait donc créé un Bunker de luxe, pour que les hauts dignitaires puissent s’y réfugier et regarder les autres s’entretuer. L’entre-soi semble toujours régner, malgré l’effondrement du monde. L’ingénieur Holm accueille chaque personne à son arrivée, et ne cesse d’annoncer la venue d’un président, qui tarde toujours plus. Finalement, la panique se fait ressentir dans le Bunker lorsque la dictature n’est plus en place.

Mais alors, que vaut le retour d’une dystopie française, plus de trente ans après sa sortie ?  Le long métrage sorti en 1989 et porté par ni plus ni moins que le flamboyant Jean-Louis Trintignant et la jeune Carole Bouquet nous fait-il toujours autant vibrer ?  Ce qui est sûr, c’est que la sortie de Bunker Palace Hôtel en vidéo dans un joli boîtier digipack (chez Rimini Editions) en vaut le détour.

Si les critiques sociétales pleuvent sur grands et petits écrans depuis déjà quelques années, force est de constater que le film de Enki Bilal abordait déjà la satire bourgeoise, mais avec un petit twist : version science-fiction. Vous avez des doutes quant à cette idée ? C’est compréhensible, mais nombre de dystopies et mondes de science-fiction sont les plus à même de critiquer la société ( voyez les films Young Adult et pour adolescents, comme Hunger Games par exemple). C’est donc dans Bunker Palace Hôtel un véritable retour vers un futur fardé de gris avec toutes les absurdités possibles telles que le fait que la pluie soit du lait, ou que les conversations des privilégiés soient sans queues ni têtes. Bien que cette description puisse sembler quelque peu originale (pour ne pas dire bizarre), c’est bien là le choix qu’est fait par le réalisateur : c’est avant tout une farce grotesque et bizarre au sein d’une dystopie. Il faut dire qu’Enki Bilal n’en est pas à son coup d’essai en terme d’humour : le réalisateur était davantage connu pour ses bandes dessinées.

Toute cette fanfare grotesque est orchestrée par le concepteur du Bunker, Monsieur Holm. C’est un homme non dénué d’humour comme de perspicacité qui cherche tant à combler les désirs des convives qu’à séduire l’espionne infiltrée dans cet Hôtel bien particulier. Il y a donc un énorme décalage entre l’existence même du personnage de Carole Bouquet, taciturne au possible, qui passe son temps à enquêter et à se retrouver spectatrice de situations aussi gênantes qu’absurdes, et ce cher Monsieur Holm. Les personnages passent leurs temps à se heurter les uns aux autres, à tenter de faire la lumière sur l’identité de l’intrus comme à tenter de comprendre ceux qu’ils voient à quelques mots près comme des illettrés. Au fur et à mesure, on sent bien que ceux qui sont pris au piège, ce ne sont pas les révolutionnaires ou ceux qui sont dehors : ce sont les privilégiés, tous regroupés là, dans ce Bunker aux allures d’hôtel de luxe assez démodé. Les personnages sont incapables de voir en le personnage de Carole Bouquet l’espionne, alors qu’elle fait carrément tâche dans ce paysage mi- luxueux mi- crise d’angoisse assurée. Cet enfermement piégeux se révèle bien plus lorsque les robots dysfonctionnent : on se rappellera de la scène durant laquelle un réfugié se fait masser par un robot, qui lui broie la jambe. Le réfugié aisé se réveille, se faisait soigner par le même robot qui l’a auparavant blessé. Si les favorisés ne peuvent se faire tuer par les révolutionnaires, ils ne peuvent tout simplement pas discuter avec des robots, qui eux peuvent aussi les tuer. A l’image du propos politique, c’est un cercle vicieux dans lequel ceux qui pensaient y être en sécurité, sont coincés.

Si l’œuvre démarre avec une séquence d’action digne d’une bande dessinée pour des raisons esthétiques et narratives, elle se prolonge avec un seul et unique décor : le bunker. Le centre de l’histoire devient donc les actions et paroles des personnages, et pour s’y intéresser, on peut dire que le film prend son temps. Pour ceux qui aiment un rythme lent,  Bunker Palace Hôtel coche les cases. Cette lenteur assumée arrive tant bien à nous lasser de l’histoire qu’à instaurer une atmosphère toute particulière, tout cela étant totalement intensifié par le choix d’un huis-clos. L’enfermement, le steampunk à tous les coins de plans, ainsi que les personnages complètement décalés rendent le film anxiogène mais totalement novateur pour l’époque. Les personnages, retenus par la lenteur de la vie liée à l’enfermement, ne font rien d’autre que se poser des questions sur l’arrivée du président, sur les capacités intellectuelles des révolutionnaires, ainsi que mener leurs vies de personnes aisées. C’est à la fois une immense déception pour les spectateurs mordus de science-fiction comme une simple mise en scène du flottement qui s’opère dans le Bunker : que devrait-il se passer ? La mise en scène volontaire du « rien ne se passe » et aussi ingénieuse qu’ennuyeuse, nous qui sommes parfois trop habitués au rythme effréné des blockbusters américains.

Ce sont donc les acteurs qui relèvent largement le niveau avec des portraits de personnes complètement absurdes et à côté de la plaque. Mention spéciale pour les robots féminins, qui ont le mérite de nous faire nous demander si nous regardons bien un film, ou si nous sommes en plein délire. Ce questionnement s’accentue bien plus quand on sait que les robots sont joués par de véritables humains, intensifiant un sentiment de malaise face à une vision bien précise : celle d’un robot qui a à peu près l’allure d’un humain. Cette thèse nommée « Uncanny Valley » par son créateur Masahiro Mori est d’ailleurs actuellement très reprise par nombre de Tiktokeurs : certains se maquillent tout en gardant des traits humains, mais exagérés, figés, robotiques. Cela créé une gêne certaines. Alors finalement, comment savoir qui est humain et qui ne l’est pas ? C’est précisément le cas du personnage joué par Jean-Louis Trintignant, tout simplement incroyable dans ce registre, de manière bien étonnante. Le personnage passionnant ne dévoile son jeu qu’à la fin de l’œuvre, ce qui promet pour les spectateurs une bonne surprise comme une sacrée réflexion.

Bien que l’esthétisme du film et la conception d’un tel univers visuel soient totalement fascinants, il faut avouer que Bunker Palace Hôtel a assez mal vieilli. Il n’en demeure pas moins que le découvrir permet surtout de découvrir un des premiers films de science-fiction à la Française, ainsi qu’un Jean-Louis Trintignant hypnotique. Le retournement de situation de dernière minute est tout autant intéressant, mais pour le comprendre, il vous suffit de vous procurer ce DVD. Bunker Palace Hôtel demeure donc  un film qui semble étonnement d’actualité grâce aux thèmes qui sont abordés : robotique, révoltes, différences de classes sociales et bien d’autres.

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*