Saltburn : Promising Young Man

Révélée comme réalisatrice en 2020 avec le très réussi Promising Young Woman (dont nous avons largement vanté les louanges au sein de cette rédaction), Emerald Fennell revient cette année avec Saltburn, deuxième long métrage malheureusement uniquement sorti chez nous directement sur Amazon Prime Video et ce en toute confidentialité le 22 décembre dernier. Ce qui est fort dommage tant ce deuxième essai, bien que moins surprenant narrativement, témoigne d’une maîtrise formelle plus assurée et d’une tonalité acerbe franchement bienvenue.

L’histoire se déroule dans les années 2000 à Oxford. Oliver Quick, issu d’une famille plutôt modeste, se lie d’amitié avec Felix Catton, né dans une riche famille aristocrate. La relation entre les deux jeunes hommes est trouble, Oliver se servant de Felix comme ascenseur social tandis que ce dernier se sert d’Oliver de façon possessive, conscient de son emprise sur lui. Mais Oliver est plus fourbe qu’il ne le laisse paraître et va profiter de l’été passé à Saltburn, la propriété de la famille de Felix, pour tenter d’y faire son nid…

Peu original dans le déroulement de son scénario, Saltburn fait suivre une trajectoire classique à son personnage et rien de ce qui concerne Oliver et son envie désespérée de s’intégrer à cette famille aristocrate ne sera finalement surprenant. Il nous faudra même une bonne dose de suspension d’incrédulité dans le dernier acte pour ne pas laisser les grosses ficelles et retournements de situation nous sortir du récit tant ils s’enchaînent avec une certaine facilité. Mais le cœur de Saltburn ne repose pas tant sur ces péripéties que sur la causticité générale qui se dégage de l’ensemble et de la façon dont Fennell regarde ce microcosme et cet entre-soi : les Catton sont totalement déconnectés de la réalité, faussement bienveillants et ne sont finalement seulement intéressés que par leur propre nombril, incapables d’accepter les autres tels qu’ils sont, préférant faire en sorte qu’ils se conforment à leurs attentes plutôt qu’à les accepter réellement pour ce qu’ils sont. Le traitement du personnage de Pamela (Carey Mulligan, venue faire coucou le temps d’une poignée de séquences) par les Catton, balayant d’un revers de main son destin tragique, est révélateur de la nature profonde de cette famille. De là à faire un parallèle entre les Catton et Hollywood et à assimiler Emerald Fennell à Oliver, venue subvertir cette famille en usant de la ruse, il n’y a qu’un pas à franchir…

L’audace avec laquelle Fennell traite son récit, dans un équilibre précaire (mais maintenu) entre la satire, le grotesque et le pathétique est assez fabuleux, ménageant quelques moments inattendus où sa façon de mettre en scène les fluides (sang menstruel, sperme) déclenche aussi bien la gêne que le rire. Cette façon perpétuelle de mettre le spectateur sur la corde raide, ne sachant réellement que penser de son personnage principal (auquel l’excellent Barry Keoghan prête toute la subtilité de son jeu) tout en critiquant vivement tous ceux qui lui gravitent autour (mention spéciale à Rosamund Pike, irrésistible en mère parfaitement déphasée) donne à Saltburn sa grande originalité et viendrait presque nous faire pardonner ses grosses ficelles dont le dénouement se voit venir assez rapidement et facilement (même si le dernier plan est fabuleux.)

C’est cependant dans sa mise en scène que la réalisatrice affiche un véritable progrès. Promising Young Woman brillait plus par son scénario et son interprétation que sa réalisation, assez sobre et plutôt simple. Ici, comme inspirée par le fabuleux décor de la grande demeure de Saltburn et épaulée par la photo de Linus Sandgren (La La Land, Babylon, Mourir peut attendre), Emerald Fennell multiplie les idées de mise en scène, enfermant ses personnages dans un format 1:33 de circonstance tout en osant donner une dimension fantasmagorique au manoir de Saltburn, le filmant comme un lieu hors du temps, tout droit sorti d’un roman gothique particulièrement retors. Dès lors, qu’importe que le jeu de dupes mis en place ne fonctionne pas toujours très bien : Saltburn a bien d’autres tours dans son sac pour dérouter avec malice son spectateur et lui offrir quelques séquences d’ores et déjà mémorables. Autant vous dire que la carrière de Fennell, déjà sous notre radar, va désormais se suivre de très près…

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*