Jeunesse (Le Printemps) : Au milieu des coutures…

Ni tout à fait chaud, ni tout à fait froid, juste ce qu’il faut de tiédeur et de fadeur : moyen, normal, neutral même pourrait-on dire pour qualifier le cinéma du cinéaste chinois Wang Bing qui a fait cette année son grand retour sur la Croisette à l’aune de la 76ème Édition du Festival de Cannes, se voyant pour l’occasion concurrent pour la Palme d’Or 2023. Ayant pu assister à la projection dans la salle du Grand Théâtre Lumière le 18 mai dernier organisée en présence du réalisateur l’équipe de Close-Up Magazine a cru bon de revenir, le temps d’un article, sur l’épreuve mi-figue, mi-raisin que constituent les 210 minutes de Jeunesse, documentaire et récit strict du quotidien d’une poignée de jeunes chinoises et chinois présentés dans l’intimité d’une usine de textile de la province de Zhili…

A l’issue de la projection (et comme il est bon ton de le faire, comme toujours lorsqu’un film fait partie intégrante de la Sélection Officielle) le public applaudit Wang Bing, plusieurs minutes, peut-être dix ; une célébration sans doute moins franchement cordiale que simplement de circonstance, tant les trois heures et trente minutes de Jeunesse se sont cruellement fait sentir pour notre part : long, très long, très lourd car ennuyeux et surtout parfaitement redondant Jeunesse est de ces films à la durée sans compromis de laquelle il semble bien mal aisé de tirer une véritable fraîcheur et de réels attraits de Septième Art, tant ce documentaire sans doute voulu immersif cultive régulièrement un procédé répétitif proche de l’abstraction : filmer, filmer et filmer encore et encore ces ouvrières et ces ouvriers dans le dénuement le plus absolu, sans intervention physique du réalisateur ni même voix-off censée commenter ce qu’il advient devant nos yeux. Un documentaire-monstre dont la durée n’est guère une surprise venant du cinéaste asiatique, ce dernier nous ayant déjà proposé des films davantage conséquents dans leur temporalité cinéphilique. Il faut de ce point de vue se souvenir du premier (très) long métrage de Wang Bing poétiquement intitulé A l’Ouest des Rails et sorti en 2003, documentaire de plus de 9 heures d’images conférant à l’hypnose car jouant magnifiquement sur le placement d’une caméra le plus souvent juchée par delà d’innombrables voies ferrées, rails peuplant des régions industrielles d’une Chine en forme de no man’s land. En plaçant ici son troisième oeil à hauteur de machine à coudre Wang Bing conforte donc une fois encore nos attentes de spectateur pour mieux nous lasser in fine. C’est pour le moins désintéressé mais aussi terriblement rébarbatif à suivre.

Comme tout bon documentaire qui se respecte Jeunesse rend et tient peu ou prou compte d’une certaine réalité, ici résolument sociale et/ou sociétale : une jeunesse chinoise filmée sur près de cinq années d’immersion dans les manufactures textiles de Zhili, ayant en tout et pour tout deux sujets de conversation primordiaux : le travail et – de fait – l’argent qui en résulte. Être au plus près de la confection des ourlets, des doublures et des coutures demeure – pour nous, simples observateurs – une honorable forme de concrétude, concrétude à laquelle s’ajoute étonnamment l’abstraction la plus inattendue au travers de la redondance des séquences et des discussions… Et c’est heureusement cette incroyable hybridation qui trouve un peu grâce à nos yeux au regard de Jeunesse, ledit documentaire prenant ainsi une étrange et belle allure de fiction un rien efficace et timidement digeste. En dramatisant le réel sans le moindre artéfact documentaire Wang Bing perpétue la modernité de son regard déjà présente dans A l’Ouest des Rails et même plus tard dans son dérangeant À la Folie (autre documentaire tenant lieu pour sa part dans de grands hospices psychiatriques, nldr), alternant entre longs plans fixes et mouvements de caméra à l’épaule dans un pur esprit – et souci, certainement – d’unité cinématographique.

Ainsi le film ennuie mais échappe aux jugements les plus rédhibitoires, tant il préconise l’acclimatation au réel simplement capté par Wang Bing dans la plus pure des propositions filmiques. Si les femmes et les hommes filmés par le réalisateur n’ont rien d’actrices ni d’acteurs l’invisibilité de la technique et la réfutation de la grammaire propre au documentaire nous invitent en paradoxe à suivre leurs tâches quotidiennes de façon tour à tour frileuse mais certaine, un tantinet fascinés par cette plongée résolument intermédiaire d’un point de vue purement critique. Déroutant mais finalement terminable, et c’est sans doutes mieux ainsi.

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*