L’innocence : Les jeunes pousses de l’amour

Délicat, le cinéma de Hirokazu Kore-eda infuse lentement, livrant ses émotions avec pudeur pour mieux nous bouleverser par la suite. Cela n’a peut-être jamais été aussi vrai qu’avec L’innocence (encore intitulé Monster lors de sa présentation au festival de Cannes d’où il est reparti avec le Prix du Scénario) dont le récit divisé en trois parties et trois points de vue nous déroute dans un premier temps pour mieux nous bouleverser ensuite. Attention, la critique qui suit contient quelques spoilers.

Le film nous conte l’histoire de Minato, jeune garçon dont le comportement est de plus en plus préoccupant, en proie à un comportement inexplicable et colérique. La mère de Minato, qui l’élève seule depuis la mort de son mari, se tourne vers l’équipe éducative de l’école de son fils où tout semble désigner le professeur de Minato comme le responsable des ennuis du jeune garçon. Mais alors que l’histoire se déroule selon le point de vue de la mère, du professeur puis de Minato lui-même apparaît alors la vérité : l’amour entre Minato et Eri, l’un de ses camarades de classe. Les deux enfants, expliquant difficilement ce qu’ils ressentent l’un pour l’autre, s’inventent un monde hors de la portée du regard des autres et se construisent un refuge dans la nature. Instinctivement, ils sentent qu’ils doivent se protéger du monde extérieur qui ne comprendrait pas ce qui les lie et qui trouble leur comportement. Kore-eda filme ses deux petits amoureux avec une empathie proprement bouleversante, sans jugement, avec une réelle envie de croire à leur histoire et de les protéger, apportant ainsi au film une grande émotion.

Le problème, c’est qu’il aura fallu du temps avant d’en arriver là. Si diviser son récit en plusieurs parties et points de vue peut s’avérer pertinent (notamment dans Le dernier duel, pour citer l’exemple le plus récent), ici le procédé est plutôt laborieux. S’il apporte une émotion à laquelle on ne s’attendait pas et surprend par cette touche de tendresse là où l’on craignait un récit plus classique, le fait de retarder cette révélation entame sérieusement notre intérêt pour le film dont la durée (2h06) se fait assez ressentir. Cette révélation de troisième partie constitue à la fois la plus grande force (nous faisant revoir certaines scènes d’un autre œil) et la plus grande faiblesse du film. De fait, on ne se souviendra finalement guère des deux premières parties, où l’on se retrouve volontairement dans le flou sans trop savoir où le film va tandis que notre mémoire garde vraiment gravée la toute dernière partie du film où l’émotion affleure et où le scénario livre toutes ses clés.

L’innocence aurait sans doute été plus convenu – et donc moins marquant – s’il n’avait pas usé de ce procédé narratif (ici mal équilibré, tantôt habile, tantôt balourd) mais le fait que Kore-eda ne justifie pas totalement ce choix empêche de ranger le film dans ses plus grandes réussites. Ce qui ne devrait tout de même pas gâcher la découverte d’une œuvre nous touchant en plein cœur par son refus des grosses ficelles mélodramatiques et par son casting aux bouilles inoubliables. En ces temps troublés, un peu d’amour, c’est toujours bon à prendre.

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