Mon Ami Robot : Le bonheur est dans le boulon

Dog, le chien new-yorkais, est seul, très seul, définitivement seul. L’unique espoir d’échapper à cette damnée solitude réside en un produit manufacturé avec supplément d’âme : Robot. Mais la vie à deux ne sera pas forcément un long fleuve tranquille…Mon Ami Robot, le nouveau film de Pablo Berger, qui s’attaque à l’animation avec une jubilation rafraichissante, sort le 27 décembre 2023.

Pablo Berger (à ne pas confondre avec Marco !) est le réalisateur en 2003 de Torremolinos 73 relatant le recours par un couple à la pornographie pour s’émanciper financièrement (une des premières apparitions, dans un rôle secondaire, de Mads Mikkelsen) , en 2012 du multi-récompensé Blancanieves, adaptation virtuose de Blanche-Neige, et, en 2017, d’Abracadabra, récit mêlant histoire familiale, enquête et possession. Mon Ami Robot est son premier film d’animation (franco-espagnol), d’après le roman graphique de Sara Varon. Au Festival international du film d’animation d’Annecy 2023, il a obtenu le Grand prix Contrechamp.

Ce film se veut une réflexion sur l’amitié. Elle s’établit ici entre Dog, un chien humanisé en proie à la solitude urbaine, et Robot, une acquisition apte à partager son quotidien et à lui apporter du réconfort. Dog est une figure fortement teintée de pathos. La morosité répétitive de son existence est mise en exergue par des occupations comme le célèbre jeu Pong ou l’omniprésence de macaronis au fromage dans son réfrigérateur. Autant de mini-allégories d’un désenchantement qui font mouche et interpellent le spectateur par leur réalisme. En dehors de son appartement, Dog est plutôt réduit au type du looser ultime : toujours prêt à tenter des expériences de rapprochement avec autrui, systématiquement en proie à l’échec face à la mesquinerie ou l’indifférence contemporaine. Que ce soit au cours d’une expédition en luge illustrant la superficialité moqueuse des rencontres amicales promises ou lors d’une séquence d’envol de cerfs-volants qui n’aboutit qu’à une ébauche avortée d’amourette, Dog retombe toujours sur ses pattes meurtries. C’est donc un personnage extrêmement attachant de par ses déboires et sa volonté de trouver sa voie au bonheur malgré tout. Le bestiaire est très varié et coloré, parfaitement en symbiose avec le rythme enlevé du récit dans ce macrocosme New-Yorkais qui fourmille de détails. En contraste, la vie étriquée de Dog dans son appartement dépouillé et grisâtre n’en est que plus fortement teintée de tristesse.

Robot est, lui, l’ami acheté, programmé pour servir de compagnon. C’est aussi en ce qui le concerne un récit d’apprentissage qui, de découverte en déconvenue, va lui permettre de se découvrir au-delà des conditionnements ontologiques. Légions sont les robots ou cyborgs (ou ordinateurs comme HAL de 2001 l’odyssée de l’espace de Stanley Kubrick en 1968) en qui se sont éveillés des émotions et sentiments qui sont autant de transgressions de la frontière finalement labile entre eux et les humains (ou animaux humanisés ici). On songe au cultissime Blade Runner de Ridley Scott (1982) et ses répliquants en quête de temps de vie (la nouvelle à l’origine du chef d’œuvre Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? de Philip K. Dick évoque d’ailleurs le motif onirique permettant d’échapper à sa condition de machine tout comme le titre original du film Robot Dreams). On songe de même, parmi les illustrations les plus emblématiques et aux formes variées au Géant de fer (Brad Bird, 1999), à Wall-E (Andrew Stanton, 2008), à Levi de la série animée Scavengers Reign (Joseph Bennett et Charles Huettner, 2023) ou aux protagonistes du fabuleux jeu Detroit : Become Human (Quantic Dream, 2018). Notre héros est d’un banal et bas de gamme réalisme au niveau du character design, mais s’avère fortement attachant par son expressivité qui gagne en profondeur, la naïveté béate se muant en intuition tragique.

« Parce que c’était lui, parce que c’était moi » expliquait Michel de Montaigne à propos de son intense amitié avec Etienne de La Boétie (interrompue tragiquement par la mort de ce dernier à 32 ans). Dans Mon Ami Robot, on peut être interloqué par la rapidité extrême, assimilable à un coup de foudre suggéré par la prise de mains, de l’éclosion de l’amitié entre Dog et son compagnon. On retrouve l’aspect schématique des contes de fée dans lesquels les rôles sont distribués de manière presque définitive. Sur un autre plan d’analyse, peu traité par le film, se posent les questions du libre arbitre de Robot qui n’a d’autre aptitude et attitude qu’une adhésion absolue à tout ce que propose Dog et, inversement, de notre dépendance à des simulacres artificiels, scellant paradoxalement notre incapacité à la socialisation et aux négociations qu’elle nécessite.

A un tiers du film, la diégèse opère un virage narratif assez déconcertant, en ce qu’elle délaisse les thèmes qu’elle avait abordés. A la peinture d’une amitié, à la description de ce qui unit deux êtres radicalement différents, à l’exaltation d’un épanouissement à deux fortement mis en valeur par une mise en scène pleine de fougue et avant même que surviennent les motifs de la désillusion ou de l’ensevelissement dans une morne routine, se substitue une péripétie détournant le cours de l’histoire que l’on croyait balisée. On va assister alors à une succession de scénettes qui sont autant de courts-métrages instillant un rythme très fragmenté, avec son lot de réussites plus ou moins abouties. On retiendra une très belle envolée avec des oiseaux qui glorifie l’esprit de chorale et l’entraide ou une réjouissante chorégraphie des fleurs qui rappelle les plus belles heures de Walt Disney ou de Tex Avery. On ne peut également oublier de mentionner une séquence méta avec un bouleversement du cadre et du format, ceci illustrant le plaisir communicatif du réalisateur à multiplier les expériences animées. Dans la même optique de confusion joyeuse, plusieurs passages mixent rêve et réalité, singeant des retrouvailles de mélodrame.

On conseille donc de partager les aventures de nos deux très sympathiques compères qui sauront s’attacher les faveurs de toutes les tranches d’âge dans ce récit enlevé et plein de surprises.

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*