Wong Kar-wai en trois films : Les amours en transit…

Ce mercredi 20 décembre sera celui des désirs et des sentiments les plus fous, les plus libres et les plus atemporels. Lovés dans le giron d’un début d’hiver empreint d’un spleen automnal égrenant ses dernières notes trois films ressurgissent dans nos cavernes cinéphiliques pour notre plus grande joie ; « une joie et une souffrance » pourrait-on dire pour mieux paraphraser les dires d’un personnage d’un film de François Truffaut, cette extase mêlée de tourments qui sied si bien aux amoureux de toutes sortes, de tout âge et de tout horizon… Trois films et autant de remarquables morceaux de bravoure esthétiques et sentimentaux entièrement représentatifs de leur auteur-réalisateur, cinéaste ayant depuis ses débuts mis un point d’honneur à sublimer les corps et les âmes de ses personnages tout en livrant des objets filmiques de pure frénésie visuelle, sonore et musicale.

Trois films sortis entre 1994 et 1997 respectivement intitulés Chungking Express, Les Anges Déchus et Happy Together, balades sauvagement libres et mélancoliques dans le même mouvement d’évidence désarmante et – de fait – artistiquement confondante, promenades sensorielles réalisées par l’un des plus importants créateur du Cinéma hong-kongais de ses trente dernières années : Wong Kar-wai. Retour sur l’Oeuvre d’un poète filmique n’ayant pas son pareil pour toucher à la matière même des élans, des désirs et des passions des figures qu’il semble aimer et admirer profondément au gré des métrages…

Chungking Express (1994) : Leurres de leur(s) rencontre(s)

Un homme tombe amoureux d’une femme, une femme tombe amoureux d’un homme… Bienvenue dans la « Révolution Wong Kar-wai » avec ce quatrième long métrage bouillonnant de charme et d’énergie formels, sans doutes l’un des plus libres de son réalisateur : Chungking Express, objet filmique fiévreux et inclassable d’une beauté retentissante éclairé par le prodige Christopher Doyle (chef opérateur fétiche du cinéaste depuis Nos Années Sauvages en 1990, ndlr) et magnifié par ses quatre interprètes principaux que sont Brigitte Lin, Takeshi Kaneshiro, Faye Wong et Tony Leung.

Mini-chronique de deux rencontres amoureuses se croisant sans jamais véritablement se trouver Chungking Express narre avec une apparente désinvolture la passion naissante d’un jeune policier pour une mystérieuse femme fatale affublée d’une perruque blonde et d’une paire de lunettes noires puis l’entichement un peu fou d’une serveuse de fast-food pour un autre policier plus âgé qu’elle ; tour à tour noctambule et lumineux, continuellement en mouvement mais admirable de douceur et de délicatesse dans le même temps Chungking Express est littéralement une escale de Septième Art, éventuelle étape filmique dépeignant dans un festival de couleurs chaudes et rutilantes la fragile légèreté des élans amoureux, sans préjugés ni principes réducteurs. L’argument narratif, s’il n’a rien d’un prétexte, s’avère néanmoins ténu et secondaire au regard de la splendeur formelle déployée par Wong Kar-wai : ici c’est la retranscription en sons et en images des sentiments de ses personnages qui intéresse le réalisateur, allant jusqu’à reprendre le tube California Dreamin’ de The Mamas & The Papas à la manière d’un leitmotiv grisant et obsédant.

Faye Wong et Brigitte Lin dans Chungking Express (1994)

Perdus entre les nuits hongkongaises et tout un pan de l’imaginaire culturel américain, tiraillés entre leurs superstitions personnelles (le personnage incarné par Takeshi Kaneshiro collectionne et ingurgite les boîtes d’ananas en conserve comme châtiment suprême d’une relation amoureuse résolument passée, consommée, périmée…) et leurs lubies fugaces et déraisonnables (celui qu’interprète l’incroyablement cinégénique Faye Wong customise à sa guise l’appartement du policier joué par Tony Leung au point de faire – de façon légèrement inconsidérée – intrusion dans sa vie…) les figures de Chungking Express exécutent en l’état un formidable chassé-croisé faisant d’un bout à l’autre tourner la tête et chavirer le coeur. En résulte une romance débordant de style et d’une poésie un rien juvénile, tantôt innocente, tantôt douce-amère, redoutablement maîtrisée de part et d’autre. Somptueux.

Les Anges Déchus (1995) : Partenaires particuliers

Situé comme en périphérie des bouges et des trafics nocturnes du vivifiant Chungking Express Les Anges Déchus pourrait de fait en être le prolongement ; sorte d’embryon scénaristique de l’objet sus-cité ce film aux allures de drame expérimental un tantinet plus froid et plus cérébral que son prédécesseur cultive un style serti d’aspérités formelles des plus saisissantes. Encore et toujours typiquement hong-kongais ce cinquième long métrage de Wong Kar-wai renoue avec l’univers des milieux interlopes de son inaugural As Tears Go By sorti à la toute fin des années 1980 ; mais les triades ont alors ici laissé place au microcosme des tueurs professionnels au travers du protagoniste encore et toujours sublimé par le cinéaste (Leon Lai, magnifique en malfaiteur aux agissements laconiques et implacables), quidam étincelant épris d’une femme taiseuse et subtilement aguicheuse…

Michelle Reis dans Les Anges Déchus (1995)

Les mots et le charme accueillant de Chungking Express sont alors remplacés par une atmosphère plus étrange, plus désarçonnante, plus taciturne : en grande partie filmé en objectif fisheye (ce qui confère à cette succession de saynètes intimistes et comme propulsées dans une autre temporalité des allures de visions distordues, troublantes, littéralement singulières…) Les Anges Déchus demeure l’un des films les moins accessibles et l’un des plus exigeants de son réalisateur, oeuvre conceptuelle voire abstraite dans ses moments les plus désincarnés. Ici l’homme et la femme ne sont plus « amoureux transis » mais « partenaires », exécutent des contrats et ont bien des peines à communiquer leur attachement l’un envers l’autre, faute de temps et de moyens. C’est à la fois fascinant, plastiquement ravissant et une nouvelle fois libre à chaque plan merveilleusement mis en lumière par Christopher Doyle.

Happy Together (1997) : Les amants du cercle solaire.

Voici le coup de grâce de cette mini-rétrospective consacrée à Wong Kar-wai : à peine trois ans avant la consécration européenne que constitue le choc esthétique In the Mood for Love sort Happy Together, Prix de la Mise en Scène au Festival de Cannes 1997 doublé d’une histoire d’amour absolument bouleversante. Tournée aux antipodes de sa ville de prédilection, sur les routes ensoleillées des terres argentines cette romance homosexuelle dépeinte comme n’importe quelle autre fait figure d’oeuvre proprement délicieuse, encore et toujours sublimée par sa musique lancinante et sa photographie de tout premier choix. En alternant entre un Noir et Blanc délicatement sépia et des couleurs chatoyantes mettant au goût du jour les beautés naturelles du continent sud-américain (les visions fantasmatiques des chutes de Iguazu comptent parmi les plus belles de l’Oeuvre du cinéaste, ndlr) Christopher Doyle porte son travail de directeur de la photographie à un nouveau point d’aboutissement, faisant corps avec l’intarissable mélancolie de Wong Kar-wai et sa passion pour les êtres sentimentalement apatrides mais puissamment vivants.

Leslie Cheung et Tony Leung dans Happy Together (1997)

Loin de la rumeur hongkongaise, bercé par des airs de tango touchant en plein coeur notre psyché émotionnelle le parcours des deux amants brillamment incarnés par Leslie Cheung et Tony Leung (comédien que le réalisateur retrouve après Nos Années Sauvages, Les Cendres du Temps et Chungking Express…) nous transporte sur la brève durée d’un métrage à l’atmosphère unique en son genre… Une chaleur dolente et universelle se dégage de ce très queer et très beau Happy Together, morceau de cinéma subversif mettant sur la sellette une société hongkongaise voyant d’un mauvais oeil l’homosexualité ; et en expatriant ses figures de l’autre côté du globe Wong Kar-wai s’affranchit littéralement d’une censure verrouillant les désirs des uns et les émois des autres, filmant une histoire d’amour authentique et renversante, en tout point remarquable. Magnifique : ni plus, ni moins.

Trois films, donc, seront à revoir à la lisière d’un hiver s’annonçant porteur de passions de coeurs transis d’amour et de mélancolie. En trois longs métrages Wong Kar-wai parvient à témoigner d’un sens esthétique (que les détracteurs du cinéaste ont parfois à juste titre qualifié de maniérisme outrancier, ndlr) parfaitement prégnant, faisant corps avec des intrigues souvent réduites aux plus simples rudiments mais toujours intemporelles et universelles, qu’elles soient débordantes de vie (Chungking Express), tortueuses et presque introspectives (Les Anges Déchus) ou simplement flamboyantes (Happy Together). Visibles en salles dès ce mercredi grâce à The Jokers Films, les trois longs métrages sortiront en même temps qu’un quatrième film davantage méconnu : le moyen métrage The Hand tourné dans le courant des années 2000, qui fit à l’époque partie intégrante du projet collectif Eros (également co-réalisé par Michelangelo Antonioni et Steven Soderbergh, ndlr). Immanquable.

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*