Association Criminelle : Du film noir comme on l’aime

Bien qu’il se repose sur des archétypes connus et reconnus, le film noir n’en demeure pas moins l’un des genres les plus passionnants de l’Histoire du septième art, par ses influences artistiques nombreuses, par sa porosité avec d’autres genres, par son atmosphère singulière et par la façon dont, au fil des époques, il a su analyser avec brio les vicissitudes de la Nature Humaine. Si beaucoup de livres et d’essais consacrés au genre citent généralement les mêmes grands classiques à découvrir, le film noir recèle bien plus de pépites qu’on ne le pense, la preuve avec Association Criminelle, qu’Elephant Films a eu la bonne idée d’éditer en Blu-ray et DVD le 11 juillet dernier, nous assurant l’une des plus belles découvertes de l’année dans le registre du cinéma de patrimoine.

Réalisé par Joseph H. Lewis (déjà derrière le culte Gun Crazy) en 1955, Association Criminelle flirte avec le film policier mais toute son atmosphère et tous ses personnages appartiennent résolument au film noir. Lieutenant de police, Leonard Diamond (Cornel Wilde, impeccable) s’acharne à traquer Mister Brown (Richard Conte, charisme magnétique, violence contenue et débit de parole à la James Cagney, pas loin de trouver son meilleur rôle), criminel notoire, chef de gang et assassin, mais ne parvient jamais à trouver les preuves nécessaires pour le coffrer. Bien que Mister Brown soit dangereux, il apparaît surtout que la ténacité de Diamond soit liée à son attirance pour Susan Lowell, la maîtresse du truand. Les hostilités ouvertes, chacun d’eux est prêt à tout pour mettre l’autre définitivement hors d’état de nuire…

Voilà une œuvre bien singulière, au scénario pourtant peu original dès lors qu’on a déjà vu une poignée de films du genre. La grande force du film se trouve ailleurs : dans son rythme, sa mise en scène et sa violence, liée aux pulsions sexuelles de ses personnages. Chacun d’entre eux est en effet prisonnier de ses désirs, impulsant au récit son énergie toute particulière. Diamond s’acharne sur Brown par désir pour Susan, celle-ci n’éprouve pas de sympathie pour Brown mais est visiblement sous l’emprise physique de son amant, presque dépendante de lui tandis que Joe McClure, bras droit de Brown atteint de surdité, n’est jamais parvenu au sommet car il semble impuissant sur bien des aspects. Si l’on ajoute à ça Rita, danseuse avec qui Diamond couche pour défouler ses frustrations et le tandem d’hommes de main formé par Fante et Mingo qui dorment dans la même chambre et partagent une complicité trouble, toute la galerie de personnages d’Association Criminelle n’agit que pour une seule raison, loin d’être morale. Ce qui rend le film bien évidemment aussi savoureux qu’audacieux, jusque dans certains de ses dialogues, comme lorsque Rita déclare que ‘’les femmes se foutent de la manière dont un homme gagne sa vie, elles ne s’intéressent qu’à sa manière de faire l’amour’’ ou lorsque Mingo annonce qu’il n’a plus d’appétit ‘’à force d’avaler du salami’’ !

Ces pulsions, pour la plupart incapables de s’exprimer correctement ou de se réfréner, apportent une énergie puissante à un film admirablement écrit mais encore plus admirablement mis en lumière. Chef-opérateur de génie auteur d’un ouvrage indispensable sur le métier (Painting with light), John Alton avait saisi, mieux que quiconque, l’importance de l’éclairage d’une scène pour composer une atmosphère. Dans Association Criminelle, on pénètre carrément dans le noir et blanc tant il est épais, travaillé avec un sacré sens du contraste, parfois jusqu’à l’abstrait. On ne saisit pas toujours la topographie exacte des lieux mais on ressent indéniablement ce qu’Alton et Lewis veulent nous faire ressentir. Ce sentiment d’incertitude permanent propre au film noir et cette ambiance qui nous happe, nous faisant immédiatement ressentir le danger (la scène d’ouverture) ou dessinant avec flou le destin de ses personnages (la scène finale, véritable leçon de mise en scène), constitue l’un des atouts majeurs d’Association Criminelle, ‘’l’un des rares films américains vraiment, viscéralement pessimistes par le rythme et le choix des plans et non par une attitude cynique et sarcastique. Comme si le style de la mise en scène contenait l’essence même du sujet’’ pour citer Bertrand Tavernier et Jean-Pierre Coursodon dans leur 50 ans de cinéma américain. À noter qu’on les cite parce qu’on serait bien en peine de définir aussi bien qu’eux le long métrage, étant loin d’avoir leur érudition.

Au diapason de cette photographie incroyable, Lewis multiplie les trouvailles, comme cette scène de torture au sonotone et au solo de batterie (voyez le film, vous comprendrez) ou l’une des scènes cruciales avec le personnage de McClure qui épate par sa simplicité et son efficacité. Cinéaste de série B capable d’étonnantes fulgurances, Lewis signe ici son dernier grand film et lui assure une place dans l’Histoire du film noir, au diapason de personnages imparfaits mais terriblement humains, nous renvoyant à la figure nos propres imperfections et nos propres désirs avec une violence surprenante. Quand on vous disait que c’était un genre d’une grande richesse…

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