Rencontre avec Marc Herpoux – Partie 2 : L’amorce d’une transition

Dans cette seconde partie de notre entretien fleuve sur la carrière de Marc Herpoux, nous allons aborder ses premières déconvenues dans le long-métrage et la comédie avec Les Irréductibles, sa vocation engagée et ses premiers pas à la télévision avec L’Embrasement, et la naissance du duo Hadmar/Herpoux dans Les Oubliées en parallèle.

Cette nouvelle discussion sera l’occasion de digresser sur des sujets annexes aux œuvres traités comme le caractère obsessionnel des personnages de Marc Herpoux, l’influence de Nicolas Sarkozy sur la politique française actuelle ou commencer à questionner ce qui différencie véritablement un film d’une série.

Le lien vers la première partie de l’entretien : Rencontre avec Marc Herpoux – 1ʳᵉ partie : Entre deux médiums

Les Irréductibles 

Synopsis : Michel et Gérard sont deux ouvriers dans une usine qui ferme. Leurs recherches d’emplois s’avérant infructueuses, ils décident de passer le baccalauréat pour décrocher un travail. Cela ne va pas se faire sans difficulté… 

Réalisateur : Renaud Bertrand, Scénario : Marc Herpoux, Dominique Mérillon et Sébastien Thibaudeau, Producteur : Géraldine Ioos-Combelles et Laurent Thiry, Acteurs : Jacques Gamblin, Kad Merad…

Les Irréductibles est ton premier film réalisé et diffusé. Comment te retrouves-tu sur ce projet ? Était-ce une commande ? 

Les Irréductibles, c’est une commande qui passe par Isabelle Fauvel et sa boîte Initiative Film. C’est un peu spécial parce qu’elle n’est pas agente et elle n’est pas productrice. C’est une sorte d’entre-deux. Son rôle était de mettre en relation des auteurs, des réalisateurs, des producteurs… Laurent Thiry, producteur chez Magnificat Films, voulait faire une comédie sur le baccalauréat. Donc, je me disais qu’il ne fallait pas faire les Sous-doués, et en même temps, il fallait quand même faire quelque chose, mais quoi ? Là me vient l’envie de me diriger vers la comédie sociale anglaise genre The Full Monty, Les Virtuoses… C’était la grande époque ! Il n’y avait pas encore eu tous les remakes qui sont sortis après… Pour préparer le scénario, j’avais regardé un documentaire sur des gens qui passaient le bac à 40, 50 balais. En tant que spectateur, tu te dis “mais pourquoi tu passes le bac si tard ? Sûrement pas pour faire l’université ou penser à ton avenir, donc pourquoi tu passes le bac ?” Et il y avait des témoignages touchants où des gens un peu paumés – je dis ça sans jugement – racontaient comment ça donnait du sens à leur vie. D’un coup, ils valaient quelque chose, ils réussissaient à faire quelque chose. C’est cette dimension sociale qui m’intéressait. Donc, j’appelle Sébastien Thibaudeau sur le projet parce que je n’avais pas envie de l’écrire tout seul. En plus, lui, il adorait les comédies. C’était quelqu’un qui avait beaucoup d’humour. Je me disais que c’était la bonne personne avec qui écrire le film. D’ailleurs, après, on a refait la même chose avec un Thriller (Entre deux Ombres). Sauf que pour Les Irréductibles, on a vachement galéré. Honnêtement, on s’est retrouvé à un moment où le texte qu’on avait écrit n’était plus drôle du tout. C’était devenu un film social. Laurent Thiry fera alors appel à Dominique Mérillon pour ramener de l’humour. Pour être franc, dans ce qu’elle a ajouté, il y a des parties que j’aime et d’autres que je n’aime pas. Je n’ai pas eu de droit de regard sur quoi que ce soit. C’était très cash. En même temps, je ne peux pas trop en vouloir à Laurent Thiry parce qu’il avait commandé une comédie et c’était… plus très, très drôle. C’est là que je me suis dit “Marc, la comédie, tu vas abandonner”. (*rires*)

C’est la question que j’allais te poser. Étrangement, on sent que lhumour n’est pas le point fort du film alors que c’est une comédie. Donc, je me demandais si tu avais déjà eu envie d’en refaire une ? 

Non, non, non. C’est drôle parce que les synopsis et les traitements étaient beaucoup plus prometteurs en comédie. C’est la raison pour laquelle Laurent, nous a vachement fait confiance avec Sébastien. Mais quand on est arrivé au scénario, on a dû faire 3, 4, 5 versions au moins… Et plus on allait, moins c’était drôle. Donc, Laurent Thiry était fou. Il disait “la structure et l’histoire sont là. C’est toujours bien. Mais putain, mettez de la comédie !” C’est pour ça qu’au bout d’un moment, il a fait appel à quelqu’un. Là-dessus, il a bien fait… Après, la personne est partie dans le too much. Je voulais vraiment éviter les scènes à l’école et elle en a écrit plusieurs… mais en échange, il faut dire qu’elle a aussi amené plein de trucs drôles qui n’existaient pas dans la version qu’on a faite. La structure n’a pas bougé, les personnages n’ont pas bougé. C’est vraiment le style, des dialogues, des situations… 

Les scènes de rendez-vous entre Kad Merad et ses potentielles conquêtes, où il ment sur son emploi pour ne pas dire qu’il est au chômage en font partie ? 

Non, ça, c’était déjà là. Je ne me souviens plus très bien, mais elles ont été réécrites… Derrière, il y a aussi le travail de Renaud Bertrand. Il faut lui reconnaître ça. Il y a un truc dans la qualité des seconds rôles qu’il prend. Et quand je dis second rôle, ce n’est pas du tout péjoratif. Cédric Klapisch a le même truc. Et Jean-Xavier, à sa façon, est aussi là-dedans avec cette exigence de se dire que les seconds rôles sont aussi importants. Il y a vraiment des moments qui sont hauts en lumière grâce à ça. Parfois, l’acteur amène aussi une dimension comique par lui-même. Après, c’est une alchimie.  

Renaud Bertrand

Par rapport au travail de Renaud Bertrand, ce qui est assez surprenant quand on regarde le film à l’aune des comédies françaises actuelles, c’est la qualité de la lumière et de la mise en scène. Alors qu’on pourrait s’attendre à quelque chose de beaucoup moins léché avec l’affiche…

Ah, l’affiche ! Ah, mon Dieu ! Mais ça a été un enfer! Quand j’ai vu ce truc… personne n’était d’accord. Le problème, c’est que personne ne peut rien dire. C’est BAC Films, le distributeur qui a le pognon et ce sont eux qui décident de ce que sera l’affiche. C’était la mode des affiches blanches au moment de la sortie du Placard. Donc, tout sera en blanc ! Et puis, le moment choisi pour l’affiche, c’est vraiment le seul dans ce qu’a refait Dominique que je ne crédite pas : celui où Gamblin lève le doigt dans la classe. Ils ont d’ailleurs par la suite changé d’affiche avec celle où le duo Gamblin/Merad est sur leur tandem en pleine nature. Cette version existait dès le début avec Sébastien. Elle ne disait pas grand chose du film, mais c’était bien mieux que cette horrible affiche blanche qui t’envoie dans une direction qui n’est pas celle du film. Tu t’attends à de la grosse comédie potache, type Les Sous-Doués alors que Renaud Bertrand n’est pas allé là-dedans. Il avait très bien compris le film et ce qu’on voulait faire. C’est une bonne chose que Laurent Thiry soit allé chercher quelqu’un comme lui pour ne pas aller vers de la guignolade. C’est un réalisateur à la Klapisch, à la Laurent Tirard : il sait mettre en scène, diriger ses comédiens… Le film a cette dimension cinématographique sauf qu’il est réduit à ce qu’il n’est pas par une affiche absolument merdique. Mais c’était le distributeur qui avait la main et personne n’était content, ni Renaud Bertrand, ni Laurent Thiry… Moi, c’était mon premier travail produit. Je me baladais sur les Champs-Élysées où étaient placardées ces affiches un peu partout. J’avais envie de pleurer en me disant “mon dieu, quelle horreur ce truc !”  

La première expérience de scénariste…

Oui, c’est ça. C’était pénible. Cette affiche était pénible…

Quand on voit le personnage du fils fort en philosophie qui veut devenir dessinateur de BD ? On pense forcément à toi. C’était conscient à l’époque ?

Oui, oui, bien sûr. Les personnages n’ont pas bougé. Ce qui a bougé, c’est le ton. On était devenu juste devenu trop sérieux. Dominique a respecté notre travail… Elle a quand même rajouté des séquences pour chercher la comédie sur la demande de Laurent Thiry. Mais encore une fois, je ne peux pas lui en vouloir, c’était le deal de départ. C’était ce qu’on s’était promis, et c’est ce qu’on n’a pas réussi à faire avec Sébastien. Mais, il y avait autre chose. Je me souviens de Gamblin qui disait en interview “mon rôle est très obsessionnel. Il est jusqu’au-boutiste.” Cette caractérisation, tu la retrouveras dans tous les personnages de Sambre – à part la victime du premier épisode –  que ce soit la juge, la maire… Et j’adore ces personnages. Avec Alice, même si on s’inspirait de personnages réels, on les modifiait en profondeur, comme le commandant Winckler de l’épisode 5 et 6, qui n’a rien à voir avec le commandant dans la vraie vie et qui, pour le coup, fait partie de mes obsessions. Lui et la scientifique de l’épisode 4 font partie des personnages que j’aime particulièrement et que tu vas retrouver avec Janvier, le protagoniste des Oubliées. Tous ces personnages jusqu’au-boutiste qui deviennent un peu fous parce qu’ils veulent à tout prix achever leur objectif sont de moi. Ce qui me plait, c’est le moment où ça n’a plus de sens et où les mecs se perdent, mais ça a toujours du sens pour eux. Et toi, en tant que spectateur, tu comprends le personnage, tu rentres dans sa psyché. C’est presque le gamin qui regarde son père en train de lui mettre la pression pour qu’il réussisse son bac en se disant “mais c’est complètement con. Je n’ai pas besoin de tout ça. Je pourrais très bien aller dans d’autres domaines.” Et en effet, la philosophie en fait partie. Je voulais en faire à côté des beaux-arts. C’était clairement une autre option possible. S’il y avait eu un autre Marc Herpoux, il aurait été là. Il n’aurait pas été dans la BD ou dans les tournages. C’est un truc qui m’a poursuivi – je dois parler au présent – qui continue de me poursuivre ! Ce n’est pas de la rigolade ! (*il soulève son livre de philosophie posé sur la table*). Benasayag, Angélique Del Rey… avec des bouquins de plus en plus complexes, de plus en plus compliqués et j’adore ça. Il y a une forme d’obsessionalité là-dedans. 

Est-ce que le projet a débloqué des choses pour toi ? 

Les Irréductibles, non. Les projets qui ont débloqué des choses, il y en a eu deux : L’Embrasement et Les Oubliées. Ce sont ces deux œuvres qui, une fois diffusées, vont véritablement avoir un impact. Que ce soit Les Irréductibles ou Entre deux ombres, ils ne vont en avoir aucun. S’il y avait uniquement eu Les Irréductibles, cela n’aurait rien changé du tout.

L’Embrasement

Synopsis : Alex Martens, un journaliste belge, s’efforce d’éclaircir les causes de la mort de deux adolescents (Zyed et Bouna) à Clichy-sous-Bois. Une autopsie du drame en forme d’enquête, qui dénonce le mensonge d’État et explore avec acuité la crise des banlieues. 

Réalisateur : Philippe Triboit, Scénario : Marc Herpoux et Philippe Triboit, d’après l’ouvrage L’affaire de Clichy, Producteurs : Jean-Pierre Fayer et Fabienne Servan-Schreiber, Acteurs : Thierry Godard, Nathalie Besançon…

L’Embrasement est ta première collaboration avec ciné TV et les producteurs Jean-Pierre Fayer et Fabienne Servan-Schreiber qui vont produire la plupart de tes projets avec Hervé Hadmar. Comment s’est fait cette rencontre ?

C’est passé par le biais des Oubliées. Hervé Hadmar avait envoyé son unitaire à Fabienne. À l’époque, Johanne Rigoulot, l’écrivaine et productrice, était assistante de production chez Fabienne Servan-Schreiber. Elle tombe donc sur l’unitaire d’Hervé qu’elle adore. Le scénario va rester dans les tiroirs jusqu’à son arrivée à France 3 en tant que chargée de développement. Johanne Rigoulot ressort alors cet unitaire en disant qu’elle aimerait bien en faire quelque chose et le présente à Patrick Péchoux qui va malheureusement décéder plus tard d’un cancer. Je le cite parce qu’on lui doit beaucoup. Donc, Patrick Péchoux dit “Pourquoi pas ? Le problème, c’est qu’en ce moment, un unitaire autour d’une enquête avec un gendarme, si on en fait quelque chose, autant que ça soit un 6×52” Évidemment, comme le projet avait été optionné à l’époque par Fabienne Servan-Schreiber, automatiquement la production lui revenait avec Jean-Pierre Fayer. Ils se tournent donc vers Hervé en lui annonçant que le fameux unitaire qu’il leur avait présenté auparavant se débloque par le biais de Johanne Rigoulot, mais ce sera une série. Il y a des tas de projets qui circulent et qui restent dans des tiroirs avant de finalement ressortir, comme Entre deux Ombres. Suite à cette nouvelle, Hervé m’appelle et je rencontre Fabienne Servan-Schreiber. Voyant qu’elle aime bien ce que j’écris, elle va ensuite me proposer rapidement “L’Embrasement” en me disant “Marc, j’ai ce projet autour de l’affaire Zyed et Bouna, est-ce que tu aimerais faire quelque chose dessus ?”. C’est là où les choses vont se télescoper puisqu’en même temps, l’écriture des Oubliées va prendre un certain temps alors que les délais d’écriture sur L’Embrasement sont beaucoup plus courts. La série va sortir après, mais c’est concomitant. 

Ce que je trouve assez intéressant dans l’Embrasement, c’est qu’en France, on a toujours du mal à traiter notre histoire politique, qu’elle soit récente ou ancienne. Pourtant, tu sors un unitaire sur une affaire brulante, quasiment un an après les faits. 

Je pense que ce que j’ai vécu avec L’Embrasement, je ne vais jamais le revivre. C’est un projet de Fabienne avec comme base les révoltes de 2005 – je préfère parler de révoltes que d’émeutes – à la suite de la mort de Zyed et Bouna. Elle va me proposer le projet en avril 2006. Donc huit mois après leur mort. Moi, j’ai juste fait Les Irréductibles et Les Oubliées n’a pas encore été diffusé, donc c’est très spéciale d’avoir une telle responsabilité. Et le pire, c’est qu’elle me dit qu’il faut que ça soit tourné en juillet avant la fin de l’année, parce qu’en janvier 2007, on rentrera en campagne des présidentielles et ce sera un problème de diffuser une telle œuvre à ce moment. C’est là toute la force de frappe de Fabienne qui leur avait déjà demandé s’ils étaient d’accord en principe pour faire un film sur le sujet. Jérôme Clément, président d’Arte de l’époque, avait dit oui, mais il voulait savoir quoi avant de se décider. Donc, Fabienne m’appelle en avril pour me dire que le film doit être projeté au plus tard fin janvier 2007. Après, ce ne sera plus possible. Arte ne fera plus ce geste. En plus, le film allait être une charge anti-Sarkozy assez forte…

On le voit à deux reprises sur des images d’archives dans le film…

Ce côté critique m’allait très bien parce que je n’aimais pas du tout Sarkozy en tant que ministre de l’Intérieur. Donc, j’étais très content de le dénoncer pour qu’il ne soit surtout pas président. D’ailleurs, j’aurais préféré qu’il ne soit jamais président parce qu’il y a eu un tournant Sarkozy en France, comme il y a eu un tournant George W. Bush aux États-Unis, dont on ne s’est jamais totalement remis à mes yeux. J’avais très envie de faire le film, mais je me disais “c’est fou ! Comment on va faire ?” En plus, les enfants étaient morts il y a huit mois. Donc, j’annonce à Fabienne – d’ailleurs merci à elle d’avoir accepté parce que c’est quand même énorme – que, pendant le mois d’avril, je ne vais rien écrire parce que je veux réfléchir au film que je pourrais faire et voir si je peux véritablement en tirer un scénario. Donc, je vais me documenter, lire un max, rencontrer les gens… Je vais prendre des notes, mais je ne les partagerai pas à Fabienne. Elle me demande s’il est quand même possible d’avoir un synopsis. Je lui réponds que je ne peux pas faire de synopsis puisqu’il faut à tout prix que je réfléchisse au type de film que je peux faire, tout en précisant qu’à la fin avril, je ne lui dirai pas quel film je vais faire, mais bien s’il y aura un film ou pas. (*rires*) Voilà, c’est chaud ! Et je suis payé, pas lourd, mais payé quand même. C’est énorme ce que je lui ai imposé ! Honnêtement, je ne le regrette pas. C’est vraiment ce qui m’a offert cette liberté.

Philippe Triboit (réalisateur sur Engrenages et Un Village français)

Donc, elle me dit qu’il y a un réalisateur, Philippe Triboit, devenu un ami depuis, qui est d’accord pour réaliser le film, mais que ça va être difficile d’en trouver un autre en si peu de temps s’il venait à quitter le projet. Je vais le rencontrer et boire un coup avec lui. Tout se passe bien. Le simple fait qu’il y ait un réalisateur me rassurait. Pendant le mois d’avril, j’ai rencontré toutes les personnes impliquées dans l’affaire, notamment les familles des victimes. Et fin avril, j’ai commencé à me mettre au travail. Le déclic – ce n’est pas du tout prétentieux, mais c’est pour dire ma façon de travailler – a été de regarder un maximum d’œuvres sur des affaires d’État avec Les Hommes du Président… et surtout JFK d’Oliver Stone. Je me suis tout de suite dit que c’était ça que je devais faire : raconter 50 000 fois la même histoire et à chaque fois rajouter des éléments pour comparer la version officielle aux faits. Plus tu avances avec ce journaliste, plus tu remets en question les discours des politiques de l’époque. J’avais rencontré au moins 10 journalistes, mais je n’allais pas faire 10 personnages, donc j’ai regroupé tous les éléments et j’en ai fait un seul journaliste… 

Somme…

Voilà une espèce de somme de tous les gens avec qui j’avais discuté. C’est pareil avec les jeunes et le personnage d’Ahmed. Ensuite, il y avait les vraies personnes comme Siyakha Traoré, le frère de Bouna… Les choses se sont faites petit à petit. Je suis rentré dans le dur à partir du mois de mai. J’ai dit à Fabienne “je sais maintenant ce que je vais raconter et quel film je vais faire. Ce sera une structure à la JFK !” Le problème, c’est que Philippe Triboit devait rentrer en prépa (recherches des décors, des acteurs, de l’équipe technique…) en juillet pour pouvoir tourner en août avec un budget ridicule. Je dis à Fabienne que je n’aurai pas les scénarios pour juillet. Pour août, c’est possible, mais pour juillet, je ne vois pas comment. On est donc passé par des traitements (sortes de synopsis détaillés dans lequel il est plus facile de se projeter). Philippe les recevait au fur et à mesure que je les écrivais pour pouvoir commencer à faire une pré-prépa. C’est là qu’on voit tout le métier de Philippe. Il est incroyable là-dessus. C’est quelqu’un qui avait 20 ans de télé derrière lui. Il fallait vraiment avoir son expérience et les gens dont il a su s’entourer pour pouvoir faire ce qu’il a fait, c’est-à-dire monter un tournage de film avec des traitements. Mes traitements sont déjà très détaillés, mais là, j’essayais de les rendre les plus détaillés possibles. Très vite, tu fous des en-têtes et tu as un séquencier (document présentant, sous forme simplifiée et résumée, les séquences qui composeront le scénario. C’est en général l’étape intermédiaire entre le traitement et la continuité dialoguée). Malgré tout, j’étais en pleine écriture, donc il y avait des parties que je n’étais pas sûr de garder et d’autres pas encore bien déterminées. Philippe était obligé de m’appeler pour me demander ce que je voyais comme décor. Et parfois, ce n’était pas très clair dans ma tête non plus. Donc j’essayais de faire ce que je pouvais. Les scénarios se sont écrits pendant… 

Le tournage ?

Non, la prépa ! Au moment du tournage, les scénarios étaient à la V2. Quand Philippe a démarré le tournage, il avait tout. Je suis vraiment allé très vite. Je me suis rendu compte que j’avais écrit et pensé le tout en trois mois.

Oui parce qu’autant écrire un scénario en trois mois c’est faisable, là…

Oui, je partais vraiment de “j’ai rien dans la tête. Je ne sais même pas quel film je vais faire… 

À une première version…

Même pas ! À une version définitive !  

C’était un sacré défi !   

Je ne l’ai jamais refait. Je ne sais même pas si je pourrais le refaire. Ce serait à nouveau un énorme challenge… Je me souviens de l’avant-première à Clichy avec toute la ville et tous les gens qui connaissaient Zyed et Bouna. Cette soirée a été l’enfer en amont, mais le résultat dépassa nos attentes. C’est le seul projet où j’ai vraiment pleuré… C’était super émouvant alors qu’avant, je me chiais dessus. Bien sûr, je ne parle pas des autres avant-premières, mais celle de Clichy où il y avait les parents de Zyed et Bouna derrière moi, le maire de la ville… C’était l’horreur ! Je tournais la tête et il y avait tous les gens en larmes, donc j’étais quand même confiant. En même temps, je me disais ”ils sont en larmes, mais ça ne veut pas dire que ça leur plaît !”. J’étais en train de fondre dans mon fauteuil. Je n’étais plus sûr de rien. Je n’arrivais même pas à juger ce que j’étais en train de regarder. Je me disais “si ça se trouve, j’ai fait la pire merde au monde avec Philippe qui a fait de son mieux. Si ça se trouve, les gens vont trouver le film nul et vont nous jeter des tomates avec de bonnes raisons de le faire.” Je veux dire, ce n’est pas comme si tu avais fait une œuvre personnelle… là c’est le réel ! Ces gens ont vécu cette tragédie ! Donc, les voir nous approcher à la fin de la séance en disant “Merci, vous réhabilitez la mémoire de Zyed et Bouna…” C’était hyper touchant. Je me souviens même qu’Edwy Plenel (auteur de L’Affaire Clichy dont est adapté L’Embrasement), qui est loin d’être un tendre, est venu me féliciter…

Logo du collectif Kourtrajmé

La manière dont tu traites les raisons derrière la violence d’une partie de la jeunesse, avec un certain équilibre entre le point de vue de ces jeunes et celui des policiers, me faisait penser au cinéma du collectif Kourtrajmé avec Les Misérables, AthénaL’Embrasement ne s’inscrit-il pas dans la même démarche ? 

Ça me va. La différence, c’est que Ladj Ly (réalisateur des Misérables) vient de là. Moi, je viens d’un milieu très populaire, mais pas celui des banlieues. Cette différence change quand même pas mal la donne. C’est pour ça que je ne voulais pas prendre un personnage directement impliqué. Ce journaliste inspiré du Bondy Blog (média en ligne ayant pour vocation de donner la parole aux habitants des banlieues urbaines), des journalistes suisses qui ont logé dans la chambre qu’on peut voir dans le film. Philippe Triboit a fait exprès de reprendre leur chambre. C’était vraiment un clin d’œil et un hommage au fantastique travail qu’ils ont fait ! Après, c’est devenu un journaliste belge parce qu’il y avait de l’argent belge dans le financement… J’avais lu tout le Bondy Blog de l’époque. Je m’enfilais leurs articles les uns après les autres et c’était incroyable, parce que d’un seul coup, tu voyais la façon dont ces fameuses révoltes étaient traitées par les journalistes français, et la façon dont un média suisse qui regardait la France avec un point de vue extérieur pouvait en donner une autre vision. Ce journaliste, c’était un peu mon procureur Garrison (protagoniste de JFK). Il me permettait de dire “je ne suis pas flic, je ne suis pas jeune dans les banlieues, je suis juste un gars qui vient d’un milieu prolo devenu malgré tout un petit bourgeois qui écrit, a des idées politiques, a des envies et donc a forcément un regard extérieur.” Aujourd’hui, j’aurais eu à travailler sur les révoltes autour de la mort de Nahel, j’aurais fait la même chose. Je considère néanmoins que ces révoltes sont très différentes de celles de 2005. 

D’une certaine manière, tu as fait le travail d’un journaliste avec ton travail préparatoire. 

Voilà, exactement. C’était la bonne distance. Le film peut s’inscrire à l’intérieur de la famille Kourtrajmé, mais pas tout à fait avec le même passif. Il est plus proche de celui d’un Kassovitz. On fait d’ailleurs souvent le lien entre La Haine et Les Misérables… 

Qui est revendiqué… 

Oui, mais malgré tout, Kassovitz c’est quelqu’un qui vient d’un petit milieu tranquille et qui fréquente plein de jeunes de banlieue parce qu’il se reconnaît dedans. Encore aujourd’hui avec les nouvelles révoltes, il était invité partout et il n’arrêtait pas de dire “j’ai toujours le même regard, et c’est toujours un regard extérieur. Je ne suis pas un mec de banlieue. J’ai fréquenté tous ces gens-là et je continue de voir tous les problèmes qu’il y a, mais je les regarde de l’extérieur.” J’ai néanmoins vécu ma jeunesse à Trappes, mais ce n’est pas tout à fait la même chose que de passer toute son enfance là-bas. Les jeunes que j’ai rencontrés à Clichy n’ont pas le même passif que moi.

La figure Nicolas Sarkozy est très intéressante à observer dans le film, parce qu’on ne peut pas s’empêcher de faire un parallèle avec celle de Gérald Darmanin…

Oui, c’est la même famille.

Tu as déjà fait le parallèle avec les émeutes autour de la mort de Nahel. Finalement, on se dit que les choses n’ont pas tellement changé autant dans les banlieues qu’en politique.

Les choses ont même empiré. La politique sécuritaire actuelle et tous les problèmes qu’on rencontre avec la BRAV viennent de Sarkozy. C’est lui qui est à l’origine de tout ça. Le digne héritier de Sarkozy, c’est Darmanin, mais on oublie un peu Manuel Valls qui était là-dedans. Comme il était dans un gouvernement dit “de gauche”, on a un peu oublié. Une – il y en a eu d’autres – des fautes majeures de Hollande a été de chercher quelqu’un comme Manuel Valls pour ce poste. Valls était d’ailleurs proche de l’extrême droite quand il était en Espagne. Rien n’a bougé. Quand Sarkozy était président, il y avait Hortefeux. Ils se sont tous alignés sur la politique de Pasqua et Sarkozy est le premier à avoir renoué avec cette politique en tant que ministre de l’Intérieur. Maintenant, tout le monde fait du Pasqua. Pour moi, c’est ce qu’il y a de pire. C’est comment passer de gardien de la paix à force de l’ordre. Souvent, on me dit “tu es anti-flic”, mais sûrement pas ! Un pays a besoin d’une police. Police ou anti-police, ça ne veut rien dire. La question est de savoir quelle police on veut ? L’idée d’un gardien de la paix qui allait avec l’idée d’une police de proximité, c’était celle de prendre en compte la place de la figure du policier à l’intérieur de l’équilibre de la société. Et je ne suis pas pour l’idée que la police fasse du social, chacun son boulot… mais il devrait y avoir un rapport avec ça. Après, tu as des délinquants, tu as des délinquants, mais avant de vouloir les ficher, les enfermer, les frapper – ce qui devrait un ultime recours – on devrait avoir autre chose en tête. Aujourd’hui, il n’y a plus de gardien de la paix. Les policiers ne sont plus là pour garder la paix à l’intérieur du pays, mais pour ramener l’ordre avec force !

Nicolas Sarkozy pendant les émeutes de Clichy-sous-Bois

Le problème, c’est que lorsqu’on rentre dans cette logique d’affrontements… les autres répondent en face. Et là, c’est l’escalade. On le voit d’ailleurs en ce moment pour d’autres sujets. Quand il y en a un qui frappe, l’intelligence de l’autre est de faire entendre son autorité, mais en ne frappant pas de la même façon, sinon on rentre dans une escalade de la violence qui ne peut jamais déboucher sur quelque chose de positif. Le dialogue est rompu. Et paradoxalement, lorsqu’il n’y a plus de dialogue, il n’y a plus de conflit. Il ne reste plus que l’affrontement censé tout résoudre ! Une fois qu’on en est arrivé à là, c’est très simple, on va vers une volonté de domination sur l’autre, de nuisance ou même d’extermination… Ce genre de réponses met une ambiance délétère dans tout le pays. C’est la même logique qu’il y a eu avec les Gilets Jaunes… En 2007, j’avais conscience de la naissance de ce que nous étions en train de vivre en France, allait passer par Sarkozy. Ce n’est même pas après coup que je m’en suis rendu compte, mais sur le moment même. Je disais autour de moi que “Sarkozy ne doit absolument pas passer. Ce gars va nous amener les pires emmerdes”. C’est la personne qu’il ne fallait pas en tant ministre de l’Intérieur – merci Chirac – alors en président… Je voyais déjà une espèce d’autorité fascisante en train de naître aux États-Unis à travers la figure de Bush avec le Patriot Act. Je me disais que ça allait embraser le monde et c’est exactement ce qui s’est passé en 20 ans. Cet embrasement est passé par nous – le titre colle très bien – à travers la figure de Sarkozy dont on ne s’est jamais débarrassé. C’est pour ça que, malgré toutes les casseroles qu’il a, il peut encore sortir un bouquin, être invité sur tous les plateaux télé… Et ses casseroles ne sont pas petites. Elles sont grosses, lourdes… C’est quand même inadmissible qu’il ne soit pas plus boycotté. Il ne l’est pas parce que son aura est toujours là. 

Quel écho avait eu le film à l’époque? 

De super retours, c’était magnifique, superbe ! J’ai gardé la revue de presse de l’époque qui était formidable. Aujourd’hui, Sambre est le projet qui est en train de dépasser L’Embrasement puisqu’avec Pigalle, ça fait partie des meilleures critiques que j’ai eues. Les autres n’ont pas forcément fait l’unanimité. Les Oubliées étaient pas mal aussi. 

Au-delà des murs ?

Au-delà des Murs est une œuvre malheureusement sous-estimée. On n’en a pas parlé autant que j’aurais aimé. Il y a eu des bonnes critiques, mais peu de monde ont fait des papiers… C’est triste parce que c’est une œuvre que j’aime beaucoup… Sur L’Embrasement, beaucoup de choses ont été écrites. 

Et niveau audience ?

C’était super aussi : 1,3 million de téléspectateurs. Une très bonne audience pour Arte, surtout pour les conditions dans lesquelles le film avait été fait. Le projet aurait pu être un échec total autant dans l’écriture que dans la réalisation s’il n’y avait pas eu l’inspiration de mon côté et le talent de Philippe de l’autre. J’en garde un magnifique souvenir que je ne pense pas revivre de sitôt.  

Les Oubliées

Synopsis : Depuis 15 ans, six jeunes femmes ont disparu. Aucun corps retrouvé; juste des vêtements lavés, repassés et déposés sur des bancs publics. Au milieu des vêtements, à chaque fois, une petite statuette de porcelaine. Une statuette de la Vierge Marie…

L’histoire d’un homme : Christian Janvier, hanté par six oubliées. Un homme malade, victime de troubles de la mémoire, qui ne sait plus où chercher pour trouver la vérité. 

Réalisateur : Hervé Hadmar, Scénario : Marc Herpoux et Hervé Hadmar, Producteurs : Jean-Pierre Fayer et Fabienne Servan-Schreiber, Acteurs : Jacques Gamblin, Fabien Aïssa Busetta, Nathalie Besançon…  

Lorsqu’on regarde Les Oubliées, il est difficile de ne pas penser à Zodiac avec l’obsession du protagoniste à résoudre cette enquête, est-ce que c’était prégnant pendant l’écriture de la série ou pas du tout ?

Zodiac n’a pas été cité pour Les Oubliées, mais pour Les Témoins. Hervé avait eu envie de passer à une autre forme de réalisation, de faire son Fincher. D’ailleurs la musique d’inspiration pour la composition d’Eric Demarsan dans Les Témoins était celle de Zodiac. Je ne peux pas donner de référence en particulier, mais on était très inspiré par des séries anglo-saxonnes. En vérité, la principale inspiration n’était pas filmique ou sérielle, mais littéraire avec Homicide 31 : Au cœur de l’affaire Alègre du gendarme Roussel et le travail d’Abgrall dans l’arrestation de Francis Heaulmes. D’ailleurs, le film Dans la tête du tueur, adapté de l’enquête d’Abgrall et écrit par lui sortait au même moment. Notre référence, c’était le bouquin de Roussel qui décrivait parfaitement le mental de ce gendarme que personne n’écoute et qui, d’ailleurs, va finir par déraper sur une autre affaire. Roussel va s’acharner sur un homme politique accusé de faire des parties noires parce qu’il aurait un lien avec Alègre, alors qu’il n’a rien à voir avec l’affaire. Roussel a eu raison d’être obsédé sur Alègre, mais il aura tort d’aller chercher cet homme politique qui n’a rien fait et qui se retrouve d’un seul coup à devoir s’expliquer sur TF1 alors que, pas de bol, il transpire comme moi dès qu’il y a des lumières, ce qui lui donne une image d’homme louche. Ce personnage de Roussel, je le trouve super intéressant parce qu’il est ambigu. C’est son obsession qui va l’amener à avoir raison, et c’est son obsession qui va l’amener à avoir tort dans la continuité de la même affaire. En tant qu’obsessionnel, je me suis reconnu : il ne lâche rien, qu’il ait tort ou raison. Ce sera mon moteur narratif. Pour l’esthétique, je pensais à l’Angleterre avec cette idée de tourner dans le nord, de jouer sur les grands espaces, les bords de mer et les falaises… C’était vraiment le truc d’Hervé qui était posé dès le départ…

Hervé n’avait pas tourné depuis longtemps et il se retrouvait avec six épisodes d’un coup. En plus, même s’il avait gardé ses chefs de poste habituels, l’équipe en elle-même était celle de la région qui avait l’habitude de faire des fictions France 3. Sauf que lui avait justement envie de sortir de ce carcan, mais ne savait pas comment faire. C’est là qu’il va mettre au point le dispositif de mise en scène. Il va tout tourner à l’épaule, prendre des décors naturels : “deux mandarines (type de projecteur) au plafond et hop, on tourne !” Le dispositif vient du manque de temps et de budget… Moi, je me suis retrouvé à écrire avec cet impératif qui n’était pas une mauvaise chose, loin de là, puisque, paradoxalement, ça me donnait des ouvertures énormes. Par exemple, Janvier rentre dans une pharmacie pour commander quelque chose… Je sais très bien qu’il n’y aura pas besoin d’avoir la caméra qui rentre dans la pharmacie avec une actrice qui va jouer la pharmacienne… Gamblin va aller dans une vraie pharmacie avec un micro-cravate pour demander à une vraie pharmacienne “Bonjour, je voudrais un tube de doliprane”. La pharmacienne lui donne, et lui sort avec la caméra qui reste dehors. Donc, ta scène de pharmacie qui devrait sauter reste parce qu’elle coûte que dalle. Il n’y a pas d’installation, juste une caméra qui filme. C’était une liberté totale pour moi ! Ce genre de scène, tu ne peux pas l’écrire avec Jean-Xavier où il va te demander pourquoi une pharmacie ? Qu’est-ce que tu veux raconter ? C’est pour ça que c’est important de travailler avec le réalisateur et savoir quel dispositif de mise en scène, il veut. Dans Les Témoins, je ne pouvais plus me permettre d’écrire ce type de scènes. C’était beaucoup plus lourd avec un vrai cadreur, une vraie équipe… Sur Les Oubliées, on tournait sans se poser de question ! Il n’y avait pas de marque au sol. Tu pouvais même dénaturer tes dialogues, tu t’en fichais un peu. Cette liberté et cet impératif, c’était ça le moteur de la série qui n’était déjà plus trop celui de Pigalle par la suite.

Quand on regarde la série, on pense presque à du True Detective français avant l’heure, alors que la série de Nic Pizzolato sort six ans plus tard…

C’est juste et c’est faux. Dans le scénario, il y a ce côté obsessionnel, à la limite du fantastique… Avec Hervé, c’est vrai que ça faisait longtemps qu’on voulait faire du Au-delà des murs (seule série purement fantastique du duo). Mais on ne pouvait pas le faire ! On ne nous laissait pas le faire. Donc, on s’amusait dans Les Oubliées, dans Pigalle… Cette envie de fantastique, tu la retrouves dans True Detective dans la première saison, mais surtout dans la troisième avec le protagoniste qui a Alzheimer. On ne retrouve pas forcément cette caractéristique dans The Killing par exemple.

The Killing serait plutôt une référence pour Les Témoins ?

Non. Pour le coup, dans Les Témoins, j’avais vraiment True Detective en tête alors que dans Les Oubliées, je ne pouvais même pas y penser puisque la série de Pizzolato n’existe pas encore. Hervé avait envie de penser sa mise en scène à la Fincher ou à la Cary Fukunaga (réalisateur de la saison 1 de True Detective) avec une caméra fixe et  des plans léchés, tout l’inverse des Oubliées dans laquelle on n’a pas du tout ces références en tête. Notre obsession, c’est de voir comment on va pouvoir passer dans le fantastique sans être frontal, sinon la série ne sera pas acceptée par France 3. On s’est amusé avec ce fantastique et je pense même qu’ils ne l’ont pas vu venir à ce point quand on l’a écrit. La réflexion d’Hervé était de se dire comment il va partir d’un truc tourné à l’épaule avec une écriture presque documentaire, à des travellings précis à chaque fois qu’on découvre les vêtements des victimes posées sur un banc – seuls moments où la caméra est posée. Il veut aller jusqu’à une référence ouverte à Kubrick et 2001 l’odyssée de l’espace avec ce personnage d’ogre (le tueur), enfermé dans un décor blanc qui représente la virginité où d’un coup, on a des dialogues surréalistes (*Marc Herpoux imite la voix grave et pompeuse du tueur*) “Vous aimez quel style de musique ?”. Tout le mouvement de la série est pensé par Hervé dès le départ au moment où on structure les scénarios. 

Les références viendront après. Ce sont surtout les préoccupations d’Hervé qui vont être centrales avec cette envie de se diriger vers une mise en scène plus posée. Il ne peut pas se l’offrir au début, donc il va le faire à la fin pour des raisons pratiques qui deviendront esthétiques en montrant l’obsession du personnage qui rentre presque dans un monde imaginaire. 

Pour revenir à cette idée de faire du genre fantastique, quand on voit les enjeux autour du protagoniste qui a potentiellement Alzheimer et qui… 

Ah oui, c’est vrai qu’il y a ça dans la troisième saison de True Detective… 

… Sauf qu’au final, vous ne concluez pas vraiment cette piste et je me demandais s’il y avait eu des versions dans lesquelles ça allait un peu plus loin ?

Non, au début, on s’est dit que le personnage avait Alzheimer et qu’il devait résoudre l’enquête avant qu’il ne déraille. Le problème, c’est qu’on avait peur de rentrer dans une histoire ouvertement médicale. On avait la sensation de ne pas aller totalement dans le fantastique. Donc, on s’est dit très tôt “Et si le mec s’invente un truc ?” Les deux séries où j’ai été le plus libre – pas dans le sens créatif, parce que dans Au-delà des murs, il n’y a pas eu de censure, mais ça a été difficile à pondre – et où l’écriture fut une véritable autoroute, ce sont Les Oubliées et Sambre. Je pourrais compter L’Embrasement comme une de ces autoroutes, mais vu les conditions, le projet ne se faisait pas sans. Les retours de Johanne Rigoulot ou de Jean-Pierre Fayer étaient positifs. Moi, je sentais que ça se développait dans le bon sens alors qu’il y a aussi eu certains projets plus compliqués comme avec Signature. J’étais aussi très libre, mais pour le coup, j’aurais aimé l’être moins, notamment sur le personnage de Sandrine Bonnaire… Je sentais que ce n’était pas encore bien ficelé, que des choses n’allaient pas, mais le scénario plaisait à tout le monde, y compris Hervé, donc on est rentré en tournage. Les Oubliées, c’était comme Sambre ou L’Embrasement, l’histoire se déroulait toute seule dans ma tête et dans la tête des autres. Quand ça arrive, c’est le panard ! Tu ne souffres pas, tu ne galères pas et tu n’es pas en conflit avec les autres ou toi-même. Les Oubliées, c’était une évidence ! Donc non, cette histoire d’Alzheimer n’était pas une contrainte ou une idée censurée. Pizzolato l’a très bien fait sur True Detective, mais on a cherché une autre voie. Janvier n’a pas vraiment Alzheimer, alors est-ce qu’il s’invente des symptômes ? Est-ce que ce n’est pas juste un mec qui n’est pas bien dans sa tête ?

On aurait presque pu s’attendre à un retournement à la Fight Club…

Oui, mais non, justement. Je ne suis pas très friand de ce genre de procédé quand tu ne l’as pas dès le début. Pour te donner un exemple, Shyamalan avait réussi son premier coup avec Sixième Sens, mais ça marchait de moins en moins à chacun de ses films. Je préfère encore quand il fait Phénomènes, même si c’est loin d’être son meilleur, au moins il ne se force pas à ajouter un twist. Donc, je comprends que certains spectateurs puissent l’attendre dans Les Oubliées, mais on n’a jamais eu envie d’aller là-dedans.  

Ça aurait été un tout autre projet… C’est d’ailleurs votre première série après des expériences sur des longs-métrages. Comment vous avez abordé le projet d’un point de vue narratif à une époque où il n’y avait pas vraiment de formation en écriture télévisuelle ? 

C’est simple. On n’a pas fait une série. On a commencé à faire une série avec Pigalle En réalité, on a plutôt fait un film de six heures qu’on a découpé en six morceaux. Quand tu les regardes en binge, ça marche bien. C’était d’ailleurs drôle parce que tous les journalistes la découvraient comme ça puisqu’on leur envoyait les DVD et il n’y avait pas encore les liens Vimeo. Ils s’enfilaient trois épisodes le matin, petit break, puis trois épisodes l’après-midi. Donc, ils avaient vu un film de 5h15. Mais quand tu mets deux épisodes et que tu dois attendre une semaine pour voir la suite, tu te rends compte que ça ne marche pas. Je me suis vraiment dit que ce n’était pas de la série qu’on avait fait, même pas de la mini-série. C’est une espèce de grand film qu’on a découpé en morceaux en mettant des cliffhangers (type de fin ouverte, laissée en suspens, afin de créer une forte attente) en pensant que c’était un point d’acmé de l’épisode, sauf que pas du tout ! La série n’est pas construite en ayant des épisodes qui ont leur part d’autonomie et leur côté feuilletonnant. C’est pensé – d’ailleurs on l’a écrit comme ça – comme un unitaire de 90 minutes qu’on a transformé ensemble en cinq heures de film. Après le film, pour le dire comme ça, moi, je l’aime. Je le trouve plus réussi que d’autres projets que j’ai fait par la suite. Mais clairement, le défaut, c’est que ce n’est pas une série. Comprendre ce qu’était l’écriture d’une série s’est joué pendant Pigalle, pas pendant Les Oubliées. À ce moment, on appliquait toutes les recettes du long métrage. C’est comme si Scorsese avait fait The Irishman en découpant le film en épisodes. Évidemment, tu te démerdes pour que la fin de l’épisode tombe sur un truc un peu fort. D’ailleurs, celui de l’épisode 2 est surfait au possible. Janvier entre dans une chambre quand la silhouette d’une femme se dessine derrière lui… C’est un faux cliffhanger tout pété. Je n’en suis clairement pas fier… mais c’est pour te dire à quel point ce n’était pas du tout pensé. On n’était pas en train de se dire “dans cet épisode, qu’est-ce qu’on raconte ?” Mais alors pas du tout… La conclusion ? Pour notre première série… on n’a pas fait une série. 

Dans la prochaine partie de l’entretien qui sera publiée dans deux semaines cette fois-ci, nous évoquerons la suite de la carrière de Marc Herpoux à la télévision avec la création de Pigalle, la nuit pour Canal + et Entre deux ombres, son dernier long-métrage en date.

De très chaleureux remerciements à Marc Herpoux pour sa gentillesse, sa générosité et son implication soutenue dans cette petite aventure.

2 Rétroliens / Pings

  1. Rencontre avec Marc Herpoux - 1ʳᵉ partie : Entre deux médiums -
  2. Rencontre avec Marc Herpoux - Partie 3 : Réussite et déceptions -

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