Le Carrefour du cinéma d’animation a fêté ses 20 ans et nous a encore régalés !

Le Carrefour du cinéma d’animation, qui a lieu au Forum des images, est un incontournable pour tous les passionnés. L’édition 2023 (du 22 au 28 novembre) est celle des 20 ans et l’équipe organisatrice est toujours aussi dynamique et accueillante. Leur amour de l’animation et de ses acteurs transparaît à chaque intervention. Le Carrefour multiplie les expériences et rencontres enrichissantes par le biais de work in progress, de masterclass et d’expositions (cette année autour de They Shot the Piano Player de Fernando Trueba et Javier Mariscal et du mythique La Planète sauvage (1973, René Laloux) avec des croquis de Roland Topor). Sans parler évidemment des nombreux invités d’envergure internationale…

La soirée d’ouverture nous permet de découvrir (en avant-première comme c’est aussi le cas des autres séances de films sortant en 2024), en leur présence, le nouveau film des réalisateurs Fernando Trueba et Javier Mariscal, They shot the player (sortie nationale le 24 janvier 2024). Les deux compères, au contraste très amusant sur scène, déjà co-réalisateurs de Chico et Rita en 2010, film fort réussi sur une idylle amoureuse entre un pianiste et une chanteuse à La Havane, se replongent dans un univers musical, celui de la bossa nova et du pianiste au destin brisé Tenorio Jr. Il s’agit d’un documentaire sous forme d’enquête pour déterminer les circonstances de la disparition du musicien dans le contexte politique très pesant qu’est celui de l’Amérique latine des années 1970. Narré par un journaliste dont la voix est celle de Jeff Goldblum (absent, mais qui nous a adressé un coucou par écran), le film séduit formellement par ses sublimes couleurs chatoyantes, par la qualité de ses décors qui restituent une ambiance nostalgique, chaleureuse ou glaçante, par son ambiance musicale qui nous immerge sensoriellement. Le souci concerne le choix, assez improbable, d’imposer une succession ininterrompue de témoignages (des dizaines, parfois très anecdotiques), ce qui éreinte le spectateur. La volonté de rendre hommage à tous les acteurs de la vie de Tenorio Jr est louable, mais contre-productive. Finalement, l’enquête sur les tenants des dictatures (qui annihile les corps et dissimule les assassinats, broyant toute possibilité de deuil) prend le pas sur celle plus biographique d’un musicien au sujet duquel se multiplient les propos hagiographiques, sans qu’il ne soit vraiment incarné à l’écran.

Krisha et le maître de la forêt de Park Jae-beom (sortie nationale le 17 janvier 2024) est le premier long métrage sud-coréen en stop-motion depuis 45 ans et force est de constater qu’il s’en dégage un charme indéniable. La présentation du film nous est livrée avec un enthousiasme contagieux par une passionnée du cinéma coréen. Une histoire résumée de l’animation dans ce pays nous est offerte. Nous sont proposées des recommandations d’autres films tels que les fabuleux premiers longs de Sang-ho Yeon: The King of pigs (2011) et The Fake (2013). Rappelons qu’il s’agit du réalisateur du cultissime Dernier Train pour Busan pour lequel existe le pendant animé Seoul Station (tous deux en 2016). Dans Krisha et le maître de la forêt, nous suivons la mini-épopée sibérienne de la jeune fille partie à la recherche de l’ours rouge comme d’autres ont désiré une toison d’or. L’atmosphère est parfaitement restituée, faune et flore séduisent par leur plastique. Tous les personnages bénéficient d’un véritable souci de caractérisation et d’une épaisseur mise à mal par les dilemmes auxquels ils sont amenés à faire face. La narration est assez haletante et, au récit et sa dimension épique, se substitue un discours écologique presque panthéiste. Ce mysticisme ne sombre jamais dans le ridicule et le destin de cet ours rouge en émouvra plus d’un. À noter que le film ne renâcle pas sur les effets gores pour appuyer son propos.

Sky dome 2123 de Tibor Bánóczki et  Sarolta Szabó (section Contrechamp au Festival international du film d’animation d’Annecy 2023 ; sortie nationale le 17 avril 2024) nous décrit une fascinante dystopie post-apocalyptique où les humains sont transformés en arbres à 50 ans. Un couple va se trouver confronté à de déchirants choix, leur dilemme mettant à jour les contradictions mortifères d’un régime fascisant. La première partie (le sauvetage, contre son gré, de la bien-aimée) est époustouflante, d’un grand dynamisme en ce qui concerne la mise en scène (la scène d’évasion est spectaculaire) et d’une belle créativité en ce qui concerne la découverte du chronotope (on songe forcément à Soleil vert de Richard Fleischer et son « recyclage » visionnaire en 1973). La seconde partie est plus apaisée et plus axée sur la romance tragique. On retiendra l’esthétique et bouleversante conception d’un arbre au sujet duquel on ne saurait rien révéler. Il est en tout cas fort agréable de constater le renouveau de la science-fiction en animation comme en attestent la réussite Mars Express de Jérémie Périn, actuellement en salles, ou l’extraordinaire série Scavengers Reign (2023, de Joseph Bennett et Charles Huettner).

Dans le cadre du temps consacré à la japanimation, The tunnel to summer, The exit of goodbyes de Tomohisa Taguchi (en sélection officielle au Festival international du film d’animation d’Annecy 2023) était à découvrir en avant-première. Ce film, annoncé comme une aventure fantastique sur fond de romance est surtout une romance édulcorée avec un prétexte fantastique. Un tunnel magique exauce les vœux, mais a sa propre temporalité. S’inspirant d’illustres ainés, le film peine à trouver la moindre originalité, tant au niveau de ses deux protagonistes (les autres n’ont aucune caractérisation) au design et à la personnalité ultra-stéréotypés, qu’au niveau de son récit qui n’exploite pas le potentiel dramaturgique de sa thématique axée sur le deuil. On sauvera le visuel du tunnel et de sa végétation, lieu où la mise en scène gagne en dynamisme.

Au programme également, on avait heureusement l’opportunité de (re)découvrir dans les belles salles du Forum des chefs d’œuvre tels que le trop méconnu Souvenirs goutte à goutte (1991) d’Isao Takahata (peu de films, mais que des fabuleux), le jouissif triptyque de science-fiction aux registres contrastés Memories (1995) de Kōji Morimoto, Tensai Okamura et Katsuhiro Ōtomo et Cowboy Bebop, le film (2001) de Shin’ichirō Watanabe, issu de la série culte bourrée de références aux fleurons de 7e art, que tout amateur d’animation, et de cinéma tout court, se doit d’avoir vue.

Sirocco et le royaume des courants d’air, qui sort mercredi prochain 13 décembre 2023, est le nouveau film de l’invité d’honneur Benoît Chieux, notamment directeur artistique de Mia et le Migou (2008) et co-réalisateur de Tante Hilda ! (2014). Sur le modèle classique d’un Magicien d’Oz (1939, Victor Fleming), d’un Alice au pays des merveilles (1933, Norman Z. McLeod), ou en ce moment du Garçon et le héron (Hayao Miyazaki), nos deux héroïnes, Carmen et Juliette, se retrouvent transportées dans un univers parallèle avec ses lois et ses habitants qu’il s’agit de comprendre. Le principal élément de ce monde est le vent, souvent mis à l’honneur avec maestria au cinéma (Le Vent de Victor Sjöström en 1928), à la télévision (Avatar, le dernier maître de l’air, série créée par Michael Dante DiMartino et Bryan Konietzko et diffusée de 2005 à 2008) ou en littérature (La Horde du Contrevent d’Alain Damasio, roman publié en 2004). Le vent fascine par sa fougue cinétique, sa portée allégorique et se prête à moult expérimentations de mise en scène pour dévoiler l’invisible en mouvement. Dans un récit aux thématiques universelles que sont la sororité et le deuil, il anime un chronotope où se mêlent un bestiaire assez amusant (en particulier les grenouilles) et des ressorts plus mécaniques, où microcosme et macrocosme se confondent, un battement de cœur se muant en tornade. L’animation est très fluide et met bien en valeur la virtuosité narrative de ce conte qui nous emporte de l’autre côté de l’écran.

La soirée de clôture débute par une réjouissante présentation du Cadavre exquis animé, réalisé par les étudiant(e)s et les tumoien(ne)s (école du Forum des images) pendant le festival à partir d’un dessin de Benoît Chieux, qui permet de découvrir l’étendue et la variété des jeunes talents que le monde nous envie, et d’un making-of très drôle et bourré d’autodérision. Puis nous est présenté, en sa présence (très peu diserte), le prochain métrage de Liu Jian, invité d’honneur du festival. Art College 1994 (en sélection officielle au Festival international du film d’animation d’Annecy 2023 ; sortie nationale en 2024) nous présente le campus de l’Académie des arts de Chine, avec ses jeunes qui hésitent, se confrontent au réel, au regard de l’autre, à un système éducatif plutôt rigide et oppressant. Ce film, bien plus long (1h58) que les deux précédents du réalisateur (aussi proposés au Festival), en est très différent par le rythme et l’énergie vitale qui s’en dégageaient. Piercing 1 (2010) et Have a Nice Day (2017) étaient enthousiasmants par leur humanisme désabusé, leurs péripéties étonnantes, à la fois tragiques et au service d’un apprentissage. Dans Art College 1994, il est aussi question d’apprentissage, mais beaucoup plus axé sur la rhétorique et l’échange désenchanté, le danger de la routine affadissant toutes les ambitions.

Nous tenons à remercier très chaleureusement toute l’équipe du Forum des images et notamment Diana-Odile Lestage, toujours aussi disponible et généreuse.

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