Le Grand Magasin : Odyssée enchantée où le consumérisme cède à l’altruisme

Le Grand Magasin du Hokkyoku est un lieu unique en son genre où les humains servent les animaux (certes très anthropomorphes) : est-ce une utopie ou une dystopie de Noël qui nous est présentée ? Akino, l’apprentie concierge, va nous servir de guide au sein de ce microcosme intrigant et séduisant. Cette nouvelle pépite japonaise, premier opus de Yoshimi Itazu, sortira le 6 décembre 2023.

Yoshimi Itazu, également animateur de Miss Hokusai (2015) de Keiichi Hara ou du Roi Cerf de Masashi Ando et Masayuki Miyaji (2022), collaborateur du prestigieux studio Madhouse et de personnalités aussi talentueuses que Hayao Miyazaki (pour Le Vent se lève en 2013) ou le très regretté Satoshi Kon (pour Paprika en 2006 ou la série Paranoia agent en 2007) , signe avec Le Grand Magasin, présenté au Festival d’Annecy et adapté du manga de Tsuchika Nishimura La concierge du Grand Magasin (paru en France aux éditions du Lézard Noir), son premier long métrage en tant que réalisateur.

Akino est l’héroïne classique, comme on peut en voir dans moult animés, à savoir la jeune fille au cœur pur et au corps très élancé à l’innocence immaculée. Toujours soucieuse de bien faire, toujours anxieuse de subir la foudre de ses supérieurs, elle se confronte avec un enthousiasme contagieux à toutes les épreuves que lui proposent les habitués de l’établissement. Elle est aussi méritante par sa ténacité et sa volonté de se surpasser que n’importe quel compère de shonen affrontant ses peurs et ses antagonistes. Le cadre des aventures n’est pas un univers de fantasy ou de science-fiction, mais un centre commercial, à la fois réaliste et semblable à la maison de Hansel et Gretel par sa localisation en forêt et la gourmandise qu’il suscite notamment grâce à ses couleurs pastel et chatoyantes, constellé des petits microcosmes que sont les différentes boutiques. Son monstre a elle, c’est l’insatisfaction du client. Ce type de personnage perpétuellement positif et quasi dénué de défauts pourrait être horripilant et pourtant… On veut tellement qu’elle réussisse ! Car en effet, ses défis et ceux qui l’incarnent sont à la fois universels et singuliers.

Le bestiaire est extrêmement varié et chacun pourra avoir ses chouchous parmi les multiples clients aux anecdotes toutes plus touchantes les unes que les autres et qui sont autant de paraboles. Une hiérarchie est établie entre les clients banals et les V.I.A (Very Important Animals), les espèces éteintes ou en voie d’extinction, évidents équivalents des V.I.P. mettant en évidence la tendance capitaliste à classer les individus tout en pointant nos méfaits bien humains à l’égard de la gent animale (coucou cher dodo !). La capricieuse phoque est l’incarnation de cette pseudo-élite qui, sous un abord doucereux, dissimule à grand-peine son mépris de classe. On mentionnera quelques rencontres, mais toutes ont leur intérêt propre et leur charme certain. Le principe que le bonheur peut ne dépendre que d’une pièce est illustré par la demande de la mère perroquet. La thématique proustienne trouve son illustration dans la demande de M. Lion de Barbarie qui désire retrouver le nom d’un parfum imprégné sur un vieux marque-page : il sera aidé par les herbivores dans une séquence mémorable. L’art a d’ailleurs toute sa place dans ce temple de la consommation qui se soucie idéalement de la jouissance esthétique de sa clientèle et est malicieusement représentée par le grand mammouth M. Woolly aux gracieuses sculptures de glace. Enfin mention spéciale à l’hilarant et éblouissant couple de paons, tout absorbé dans le ravissement de soi et dont la noblesse plumagière s’accommode fort peu de la vulgarité de ses contemporains.

Les thèmes abordés sont traditionnels. Bien évidemment est exalté l’amour de son prochain, par-delà les différentes apparences car l’empathie se doit d’être universelle que l’on soit herbivore ou carnivore, à plumes ou à poils. La question de la confiance en soi (incarnée par le Loup de Honshû), éprouvée par des traumas et progressivement affermie par de multiples petits travaux d’Hercule qui sont autant de péripéties exaltantes et de rencontres enthousiasmantes. Chacun peut devenir le Pygmalion d’autrui en le faisant bénéficier de son expérience unique en soi. Ainsi, l’altruisme est-il glorifié, le don est toujours récompensé, ne serait-ce que par l’estime de soi qu’il suscite ou le partage issu de l’entraide. Et le tout dans une ambiance virevoltante, grâce à une mise en scène très dynamique, et un humour qui n’est jamais entaché de mièvrerie excessive.

Le registre satirique, bien que peu virulent, est bien présent. Le quotidien éreintant des vendeuses, la cadence infernale qui leur est imposée, la tenue impeccable et la patience inoxydable face au client-roi sont autant de marqueurs d’une critique d’un consumérisme peu soucieux de ses agents et entièrement asservi aux divinités du profit. La surveillance de tous les instants est incarnée par M. Tôdo, le responsable d’étage, dont la devise est : « impossible n’existe pas dans le dictionnaire des concierges ». Ses apparitions sont drolatiques, car il peut surgir de n’importe quelle portion du cadre, y compris les plus incongrues. Les réactions terrifiées d’Akino causées par ces running gags participent de cet humour omniprésent qui colore la charge corrosive. Plus inquiétante est la figure du responsable de la restructuration Tokiwa, allégorie pesante d’un patriarcat dénué d’âme. On retiendra aussi les sympathiques concierges Mori et Iwase (car oui, dans le grand magasin, les femmes s’entraident et ne se déchirent pas pour les beaux yeux ou la belle huppe d’un mâle !). Mais la véritable star du personnel est le directeur M. Elulu, le Grand Pingouin aux yeux bleus, à la fois d’une grande élégance et à l’improbable potentiel humoristique, aspect oxymorique qui trouvera son moment d’excellence au cours d’une scène virtuose.

La formule est consacrée, mais elle est ici idoine : Le Grand Magasin est un film qui vous charmera, de 7 à… 107 ans (?). Récit initiatique, fable teintée d’humour, subtile satire, c’est tout l’inventaire d’une séance joyeuse, colorée et émouvante.

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