Guerre et Paix : Le Spectacle au cœur de l’Intime

Guerre et Paix : une antithèse aussi célèbre qu’une merveille mondiale et traversant les âges au gré d’une stature à la fois incontestable et incontestée. Nom incontournable du plus célèbre roman de son auteur (Léon Tolstoï, écrivain émérite de la littérature russe du XIXème Siècle, contemporain entres autres choses du grand Fiodor Dostoïevski, ndlr) Guerre et Paix est encore aujourd’hui considéré comme l’une des Œuvres les plus importantes et imposantes de la culture universelle, objet colossal du patrimoine artistique revenant sur l’une des pages les plus déterminantes de l’Histoire de la civilisation russe du début du XIXème Siècle ; cette fresque littéraire fut le terreau textuel et complexe de plusieurs grands réalisateurs d’après-guerre, parmi lesquels se démarqueront principalement l’américain King Vidor et surtout le cinéaste soviétique Sergueï Bondartchouk, responsable d’un très long métrage de plus de huit heures qui fut tourné entre 1962 et 1966, à l’aune d’une Guerre Froide alors à son apogée et de l’avènement du politique Léonid Brejnev, alors président de l’URSS.

Revenant sur la campagne napoléonienne des années 1800-1810 Guerre et Paix demeure à ce jour la production la plus onéreuse de l’Histoire du Cinéma Soviétique (un budget équivalant à plus de 9 millions de dollars à l’époque, ndlr) et surtout l’une des plus impressionnantes techniquement et artistiquement : avec ses dizaines de milliers de figurants, ses longues séquences de batailles multipliant les valeurs de plan et autres procédés formels et un tournage des plus épuisants étalé sur des semaines, mois et années de longue haleine le film de Sergueï Bondartchouk s’agit résolument d’un morceau de cinéma mastodonte, conjuguant l’intime et le spectacle comme une inédite dichotomie filmique s’inscrivant dans la logique d’un roman au titre antithétique et immédiatement mémorable. Entre violence et romantisme, cruauté et tendresse Guerre et Paix demeure une Oeuvre dantesque pratiquement exténuante, constituée de quatre parties correspondant à la structure du roman originel qui ressort aujourd’hui en l’état d’un étonnant coffret proposant le programme en Blu-Ray ainsi qu’en DVD aux éditions Potemkine, éminent objet collector incluant notamment un ouvrage écrit par le journaliste critique Marc Moquin et de nombreux compléments revenant sur ce qui reste encore aujourd’hui l’un des projets les plus fous de l’Histoire du Septième Art ; sorti sur les écrans soviétiques entre 1966 et 1967 en la forme d’une tétralogie sérielle Guerre et Paix est à nouveau visible dans nos salles obscures depuis le 21 novembre dernier, au diapason d’une sortie vidéo à la fois copieuse et – de fait – cinématographiquement grandiose et enrichissante.

Oeuvre de la démesure, oeuvre absolutiste et pétrie de flamboyants contrastes conjuguant l’Horreur et le Beau Guerre et Paix de Sergueï Bondartchouk s’ouvre sur un incipit visuel exécuté à renfort de caméra aérienne n’étant pas sans rappeler les acrobaties frénétiques et techniques du magnifique Soy Cuba de Mikhaïl Kalatozov sorti en 1964 : un firmament imprenable vers lequel le troisième oeil du cinéaste semble s’engouffrer pour mieux nous conter sa longue et pénétrante histoire, et Histoire ; une Humanité s’étant écrite à travers les âges dans le sang mais aussi dans la douceur, une douleur jalonnant les champs de bataille épousant parallèlement la beauté d’une romance contrariée.

Une fois cette introduction céleste passée (le gagman Woody Allen ne manquera pas d’en reprendre le motif au début de son très bon et parodique Guerre et Amour une dizaine d’années plus tard, ndlr) Sergueï Bondartchouk nous immerge de plain-pied dans la sophistication des mondanités pétersbourgeoises de l’an 1805, montrant pléthore de figures troubles et difficilement identifiables de prime abord… parmi lesquelles se démarquera le très ambigu Monsieur Pierre Bezoukhov (interprété par le réalisateur en personne), notable politiquement ambigu dont la destinée évoluera de façon passionnante d’un bout à l’autre d’une fresque à la fois extraordinaire et un rien épuisante, saga développant également la trajectoire de la jeune Natacha Rostov (incarné par la très iconique Lioudmila Savelieva, qui reprend le rôle qu’interprétait Audrey Hepburn dans la version réalisée par King Vidor dix ans plus tôt, ndlr) et celle de son prétendant André Bolkonski, alternant entre de longues séquences intimistes et surtout deux très grandes scènes de batailles reconstituant dans un premier temps le siège d’Austerlitz en 1805, et dans un second temps la redoutable bataille de Borodino en 1812 durant laquelle les forces russes et les forces napoléoniennes durent essuyer la mort de dizaines de milliers de soldats français et cosaques.

Du fait de son importante longueur et de sa force quasiment démiurgique cette adaptation de l’oeuvre de Léon Tolstoï peine à se voir résumée de façon complète et implacablement organisée. Ce qui est certain c’est que les 403 minutes de cette version courte proposée ces derniers jours par Potemkine enchaîne les virtuosités et les sublimations en tous genres, long périple filmique à ce point prodigieux que l’on ne peut s’empêcher de parfois succomber à une certaine lassitude face à tout cet étalage de brillance formelle et dramaturgique. Contenant son lot de moments de creux Guerre et Paix selon Bondartchouk parvient néanmoins régulièrement à nous impressionner et même à nous émouvoir, en témoigne cette superbe scène de balalaïka durant laquelle Lioudmila Savelieva rend gloire à la très ravissante et fictive Natacha Rostov dans le décorum d’un salon fort éloigné des champs de bataille…

La quatrième partie se reconcentrera à nouveau sur la figure ambivalente et dense de Bezoukhov, retraçant une marche vers Moscou succédant à la bataille de Borodino dans un spectacle de feu et de sang plastiquement fascinant ; on sent dans ce dernier bloc filmique toute la complexité de ce personnage témoin et potentiel tuteur de la sublime Natacha Rostov, dandy un tantinet veule mais empli de profondeur humaniste dans le même temps. L’atmosphère se dégageant de cette reconstitution de la cité moscovite en pleine débâcle semble à notre sens préfigurer les élans baroques d’un film tels que l’excellent Music Lovers de Ken Russell sorti en 1972, la photographie pittoresque de Anatoli Petritski insufflant à sa guise de superbes aspérités visuelles à un chapitre en forme d’apothéose…

Lourd, copieux et sans doutes parfois indigeste Guerre et paix assume sa prétention à vouloir balayer d’un regard quasiment omniscient tout un pan de l’Histoire de l’Humanité ; un sentiment de complétude et d’absolu que Sergueï Bondartchouk parvient à traduire par les moyens du Cinéma et – de fait – de la Littérature, accouchant d’un long métrage forcément au-dessus de tout et de tous… A l’image de son incipit le cinéaste soviétique conclut sa fresque historique par-delà les nuages, scrutant le commun des mortels comme un étonnant échiquier existentiel au coeur duquel la singularité des uns fera – avec éloquence – écho à l’universalité des autres. Prodigieux.

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