Gran Turismo : Une publicité qui a du cœur

Neill Blomkamp sur l’adaptation du jeu vidéo Gran Turismo. Une nouvelle qui avait de quoi surprendre et surtout inquiéter. Repéré dès son premier court-métrage par un Peter Jackson assez impressionné pour lui confier l’adaptation cinématographique d’Halo, le réalisateur prodige n’est plus en odeur de sainteté depuis le déjà oublié Demonic et la longue suite de projets abandonnés (dont son regretté Alien 5). Ce Gran Turismo, produit hautement marketé bien loin des ambitions sciences-fictionnelles de son auteur, a donc tout d’un aveu d’échec après la tentative avortée d’indépendance de son Oats Studio. La carrière de Blomkamp reflète ainsi celles de nombreux autres réalisateurs populaires de sa génération. Bridés par la main mise absolue des financiers sur toute forme de production à gros budget, ces créateurs n’ont d’autres choix que de revenir à des projets plus modestes ou de tirer leur révérence. Puis, il y a ceux qui se laissent absorber par un système qui ne cherche chez eux que leur nom et leur technicité. Blomkamp fait aujourd’hui partie de cette dernière catégorie. Incapable de se passer de moyens conséquents pour ses films, il est condamné à travailler à Hollywood d’une manière ou d’une autre. Pourtant, une indéniable énergie se dégage de Gran Turismo, une énergie devenue bien rare dans la palanquée de projets mortifères auxquels nous sommes régulièrement exposés. Et si, débarrassé de l’oripeau d’auteur qu’il a lui-même cherché à porter, Blomkamp avait finalement trouvé sa voie : celle du geek bourrin et honnête qu’il a toujours été au fond de lui. Et si, en perdant Blomkamp l’auteur, nous avions gagné Blomkamp l’artisan magnifiquement dégénéré, sorte de prolongation du cinéma de Michael Bay, lui-même élève de Tony Scott.

Avant de rentrer dans le cœur du sujet, il est bon de rappeler une chose importante. Gran Turismo n’est ni plus ni moins qu’une énorme publicité pour Sony, Playstation et la licence vidéoludique éponyme. Le but ostentatoire de ce divertissement est donc de vous faire acheter des consoles, des jeux et potentiellement des voitures Nissan pour les plus aisés. Le film démarre littéralement sur un spot publicitaire vantant les mérites du créateur de la franchise Gran Turismo. Cette scène n’a aucune importance narrative. C’est un spot publicitaire comme on peut en trouver sur leur chaine Youtube. Face aux détracteurs, tous les personnages vont passer le film à complimenter le réalisme du jeu… ou plutôt du simulateur, comme le répétera le personnage de Jann Mardenborough, joueur assidu de Gran Turismo, devenu pilote de course grâce à la GT Academy. Avec les Américains, nous sommes habitués aux “inspiré d’une histoire vraie” bien éloignés de la réalité. En général, les spectateurs sont prêts à l’accepter, conscients qu’il est difficile de retranscrire la complexité d’un personnage ou d’une époque en deux heures de métrage. Néanmoins, il y a des limites à cette suspension d’incrédulité, surtout quand la volonté derrière ce travestissement de la vérité n’est là que dans une logique promotionnelle. Il suffit de voir comment le vrai Jann Mardenborough semble étonné qu’un film ait été réalisé sur son histoire pour s’en rendre compte. Car, comme son titre ne l’indique pas, Gran Turismo est censé être un biopic de ce pilote qui n’a finalement pas grand chose d’extraordinaire. Le film n’est rien de plus qu’un mensonge. Quelques éléments importants sont bien réels, mais l’enrobage n’est que pure invention. Jann Mardenborough ne fut ni le premier, ni le dernier pilote à sortir de la GT Academy. Elle a eu lieu tous les ans entre 2008 et 2016, et Jann participa à l’édition 2011. Il n’est pas non plus le loser sans étude ou travail dépeint dans le film puisque sa page Wikipédia semble indiquer qu’il faisait des études d’architecture d’intérieur quand il a rejoint la GT Academy. Le personnage de coach interprété par David Harbour (le shérif de Stranger Things) n’existe pas, tout comme les différents camarades de la promotion de Jann. Pour vérifier cela, pas besoin de lire un livre ou d’éplucher des articles de presse, mais simplement de se rendre sur le site de la GT Academy. Tout y est détaillé.

Après le succès des productions Tom Cruise, Gran Turismo sonne le retour du Blockbuster à ses origines des années 90 et 2000. Pas de méta, de clin d’œil ou de moquerie par rapport à son sujet. Blomkamp embrasse à fond l’émotion de son histoire, aussi ridicule ou farfelue soit-elle. Préparez-vous aux cris de joie au ralenti, aux rivaux caricaturaux à souhait et aux entraînements en montage sur les meilleurs tubes des années 2010. Gran Turismo nous plonge dans un pur fantasme masculin de jeune homme, cible principale du film. Ce jeune gamer rejeté et visiblement solitaire, mué par la volonté de montrer aux autres ce dont il est capable pour réaliser son rêve, ne peut que parler aux jeunes puisqu’il a été conçu spécifiquement pour eux. Les scénaristes (au nombre conséquent de 6) auront beau essayer de rajouter quelques personnages féminins (complètement inventés en réalité) dans la promotion de Jann, les femmes resteront exclues de cet univers, cantonnées à des rôles de mère ou de copine sans grande importance. Le scénario suit ainsi gentiment toutes les balises du genre dans lequel il s’inscrit, quitte encore une fois à forcer la réalité à suivre son formatage narratif. Tout est prévisible dans le parcours de ce jeune pilote, de la relation conflictuelle à son père à sa “réussite” finale. Heureusement, il reste la question qui a intéressé Blomkamp sur le projet : l’adaptation de l’esthétique vidéoludique dans notre réalité. Dans l’esprit de Jann, la porosité entre le jeu vidéo et le monde physique est plus marquée. Ainsi, lorsqu’au début du film, il doit échapper à la police pour pouvoir participer à la course de qualification à la GT Academy, il voit les lignes au sol qu’il doit emprunter, encouragé par des pop-up musicaux tout droits sortis d’un Grand Theft Auto ou d’un Need for Speed. Mentalement, Jann peut passer de sa chambre à l’intérieur de la voiture qu’il est censée conduire dans la simulation. Une fois devenu pilote professionnel, il fera le chemin inverse puisque, pour se sortir d’une impasse, il passera de la véritable voiture qu’il conduit à la simulation dans sa chambre. Tout le discours du film est là. Ces deux réalités ne sont finalement pas si éloignées, même si l’écart pour passer de l’une à l’autre reste important. Vous aussi, derrière vos écrans, vous pouvez être plus. Avec assez de détermination, vous pouvez dépasser ce à quoi la vie vous prédestine. 

Heureusement, Blomkamp n’a rien perdu de son énergie et de son envie. Grâce à sa mise en scène ultra-dynamique, il donne une ampleur inattendue au film. Chaque séquence de course est une bombe de tension et de jouissance pour la moindre personne un minimum sensible aux joies de la mécanique. L’obsession de Blomkamp pour le rapport entre l’homme et la machine ne l’a pas quitté et il ne se gêne pas pour nous bombarder de plans sur les sous-papes des moteurs à plein régime. Comme beaucoup de fans de films d’action, il a vu les possibilités incroyables défrichées par le grand Michael Bay sur son Ambulance. Impossible de ne pas voir l’influence dans la manière qu’il a d’utiliser les drones pour accentuer la vitesse et la force de ses courses. Une fois le film lancé, il ne s’arrête plus. Blomkamp utilise tous les outils à sa disposition pour maintenir le spectateur dans une transe jubilatoire. La volonté de créer une expérience immersive est si poussée qu’ils ont installé des lentilles certifiées IMAX sur tous les drones du film. La différence de qualité entre ces plans de drone et le reste des plans est quasiment inexistante, ce qui n’est pas forcément le cas de tous les films qui utilisent cette technologie. Un peu comme Jann, dès qu’une course est finie, nous n’avons qu’une envie, c’est qu’une autre redémarre. Et que dire de l’incroyable scène d’introduction au 24h du Mans où un hélicoptère de l’armée française vient déposer deux soldats des forces spéciales pour qu’ils remettent la torche censée annoncer le départ de la course, tandis que la Marseillaise entonnée par les spectateurs résonne sur le circuit. Tout est filmé au ralenti dans une esthétique clipesque somptueuse. Blomkamp en a encore sous le capot quand il s’agit de marquer la rétine. Il s’inscrit dans une grande tradition du film automobile dans lequel beaucoup de grands artisans se sont démarqués. Le Mans 66 de James Mangold est visiblement présent dans son esprit puisqu’il se permet d’y faire référence le temps d’un plan, marquant une nouvelle fois l’importance future de ce film encore trop peu apprécié. Et comment ne pas citer Speed Racer lorsqu’on voit l’énergie kinétique que Blomkamp essaye de déployer tout au long du film. 

Gran Turismo est un projet étrange, honnête à la fois dans ses pires intentions comme dans ses meilleures. Il est cette connaissance légèrement désagréable, mais amusante qu’on ne peut s’empêcher d’apprécier lorsqu’on la retrouve après avoir passé un certain temps éloigné. Le côté léger et motivant du film ainsi que sa mise en scène ahurissante feront de lui le succès surprise de cet été, finalement vide en grosse sortie en dehors des méga blockbusters que sont Barbie, Oppenheimer et Mission Impossible. Les voitures ont encore de beaux jours sur nos écrans puisque Michael Mann a décidé de leur consacrer son prochain film Ferrari qu’on ne manquera pas de chroniquer à Close-up comme l’un des plus importants de l’année, voire de la décennie.

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