Les Cinq Diables : Crime au Musée des Odeurs…

A l’instar de ses camarades Léa Fehner et Thomas Cailley (respectivement responsables du bouillonnant Les Ogres d’une part, et du très réussi Les Combattants d’autre part, ndlr) Léa Mysius est de ces jeunes réalisatrices desquelles La Femis a su tirer profit de talents certains et multiples : qualités créatives, qualités d’écriture et subtil mélange de lyrisme et de démonstration filmique… Autant de caractères avantageux qui faisaient déjà la force et la beauté de son premier long métrage sorti voilà plus de cinq ans désormais, à savoir l’estival et mordoré Ava, essai cinématographique joliment inclassable imposant dans le même temps l’une des grandes révélations françaises de la dernière décennie : la belle et intemporelle Noée Abita, actuellement l’une des figures de proue d’un certain cinéma français indépendant…

Le talent déployé par Léa Mysius dans ce premier long métrage aurait pu faire figure de « chance de la débutante » ou de simple et vulgaire « illusion cinéphile » s’il n’avait pas été entre temps confirmé par son expérience fructueuse de scénariste aux côtés de Jacques Audiard et Arnaud Desplechin… Une brillance artistique qui n’est résolument plus à prouver aujourd’hui avec Les Cinq Diables, petit succès d’estime public et gros coup de coeur de notre rédaction de l’été dernier disponible en Blu-Ray et DVD aux éditions Le Pacte depuis le 4 janvier de cette année : drame familial hors-normes, probable film trans-genre s’amusant sérieusement à brouiller les cartes de nos repères cinématographiques (psychologiques, fantastiques et même un rien horrifiques…) ce deuxième long métrage tient lieu dans une contrée blottie entre deux monts alpins, dans une région pas si éloignée de celle dépeinte dans La Nuit du 12 de Dominik Moll.

Récit non-linéaire de quelques jours (semaines ? mois ? années passées et à venir ?…) de la vie de Joanne Soler, de son mari Jimmy et de leur petite fille Vicky Les Cinq Diables est de ces films à l’égard desquels le spectateur se doit d’accepter une certaine méconnaissance des sujets et des situations représentés par la réalisatrice. D’emblée les motifs sont remarquablement esquissés, dessinés par Léa Mysius, nous égarant sans pour autant nous perdre totalement sur le bas-côté d’un scénario jalonné de mystères et de visions prégnantes… Pas à pas nous semblons comprendre, ou du moins déduire certaines choses pour le moins curieuses voire dérangeantes au regard de cette vision inaugurale d’un mur de flammes occupant toute la surface du plan, brasier hivernal toisant une rangée de gymnastes parmi lesquelles la jeune Joanne crève littéralement l’écran à force de larmes et de sueurs froides non-retenues. Quelques temps après nous assistons aux étranges occupations de sa petite fille de huit ans, semblant classer et collectionner une foule de parfums dans de nombreux bocaux transparents : difficile ici de ne pas penser au personnage de fillette en proie à d’incessants troubles obsessionnels compulsifs incarné par Abigail Breslin dans le Signes de M. Night Shyamalan vingt ans plus tôt, tant Les Cinq Diables partage avec ce film l’invitation de son audience à suspendre toute forme d’incrédulité à son encontre…

Finalement les motifs et les trajectoires dudit récit se ramifient de minute en minute, et l’objet et les motivations des figures prennent alors toute leur consistance : Dix ans plus tôt Joanne (Adèle Exarchopoulos, de beaucoup de séquences, s’en tire merveilleusement dans la peau de cette maître-nageuse meurtrie et secrète) s’est prise d’attirance pour Julia Soler (Swala Emati, magnétique…), une jeune femme au demeurant instable et intense tout à la fois. Joanne s’est néanmoins mariée avec Jimmy, le frère aîné de Julia émotionnellement aux antipodes de sa soeur : calme et réservé, l’homme et sapeur-pompier de son état aura élevé avec elle la petite Vicky qui – aujourd’hui – se prend de passion pour les odeurs en tous genres… au point de traverser le temps et l’espace à mesure qu’elle inhale diverses fragrances, allant jusqu’à vivre des souvenirs qu’elle n’a jamais connu, en dehors du temps de sa propre existence.

En ces termes l’intrigue nébuleuse des Cinq Diables aurait tout à fait pu se solder par un échec cuisant de ratage et de ridicule, à ce point abracadabrantesque qu’il fallait quelqu’un de profondément intelligent susceptible de nous faire avaler et apprécier de telles couleuvres pour que la réussite soit de mise. C’est heureusement le cas, Léa Mysius parvenant à rendre passionnante une histoire mâtinée de fantastique et d’un soupçon de sorcellerie, nous déconcertant pour mieux nous marquer durablement bien des semaines après la projection. Une oeuvre de cinéma singulière et habitée par ses acteurs et ses actrices, avec une mention toute particulière à la jeune et admirable Sally Dramé, impeccable dans le rôle de la petite Vicky aux dons extra-sensoriels conférant au vertige… A voir absolument.

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  1. Tout le monde m’appelle Mike : Lifeboat… -

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