Babylon : De l’Art de se donner des airs…

Il voulait participer à quelque chose de plus. De plus grand, de plus fort, de plus puissant que la vie elle-même. Aller de concert avec la Grosse Machine, vibrer au diapason de cette usine à rêves intarissable plus communément nommée Hollywood en y ajoutant sa petite touche de quidam passionné par cet Art-somme que constitue le Septième ; en manœuvrant le clap peut-être, en apportant des rangées de café par dizaines sur les plateaux bouillonnant d’impatiences capricieuses et de directives en tout genre ou simplement en figurant là, quelque part, à la lisière d’une caméra-magie embrassant dans un maelström hallucinatoire les stars d’hier, d’aujourd’hui et – certainement – de demain. Il voulait cela plus que toute autre chose, lui, l’insignifiant Manny Torres : faire du Cinéma comme on vivrait sa vie avec passion, excès, démesure. Faire de l’hyper-vie, du spectacle permanent, du real bigger than life. Pas moins, mais se voulant probablement davantage.

Damien Chazelle… Si ce nom résonne déjà comme un souvenir à nos yeux et nos oreilles c’est moins par ses deux ou trois (mais néanmoins brillants) précédents faits d’arme entièrement mémorables que représentent entre autres choses Whiplash et La la land que par son tout nouveau long métrage au titre biblique et bondissant de Babylon, hénaurme orgie cinématographique tenant du paradoxe absolu et absolument fascinante à découvrir, à voir puis à digérer in fine. Immense fresque de plus de trois heures aux défauts qualitatifs et aux qualités défectibles Babylon est, ainsi, de ces films trop rares appartenant à la catégorie des œuvres marquant la mémoire cinéphile au fer rouge, aussi renversante dans ses instants de grâce les plus surprenants que dans ses pires travers (et elle en a !).

Damien Chazelle détient l’Art de jouer, sous toutes ses formes et toutes ses couleurs. Il n’a pas son pareil pour se donner des airs de Grand Auteur et de Grand Réalisateur : les airs jazzys et polyrythmiques de son fracassant Whiplash, les airs fredonnés comme autant de leitmotivs faussement nunuches et insipides du superbe et virtuose La la land, les airs appesantis et presque étrangers aux préoccupations ultra-terrestres des deux films pré-cités du beau – mais moins réussi néanmoins – First Man. Plongée au coeur du Hollywood des années 1920 Babylon tire donc le portrait d’une famille d’acteurs, d’actrices, de réalisateurs, de réalisatrices, de producteurs et d’innombrables techniciens perdus dans le faste et le stupre d’une vie au train de haute, très haute, trop haute volée. Et pour cause : Damien Chazelle filme cette famille à hauteur de la débauche dans laquelle elle se roule sans gêne ni vergogne. Tout, absolument TOUT dans Babylon est affaire de paroxysme visuel, sonore et musical : photographie bariolée, mordorée de Linus Sandgren (chef opérateur du réalisateur depuis La la land, ndlr), effets de mise en scène survitaminés rappelant l’Âge d’Or du cinéma scorsesien (Goodfellas et Casino en tête), musique endiablée de Justin Hurwitz se répétant ad nauseam, personnages extrêmes et parfois émotionnellement excessifs – à la manière de la figure de Nellie Laroy, actrice et star de l’ère du muet magistralement incarnée par une Margot Robbie plus insupportable que jamais – et scènes de trivialité tour à tour écœurantes, dérangeantes et parfois même agaçantes (une scène d’ouverture d’une subtilité littéralement éléphantesque s’imposant comme une variation grotesque de la séquence de camion en pilotage automatique trônant au cœur du somptueux Licorice Pizza de Paul Thomas Anderson ; des fulgurances vomitives d’une vulgarité consternante et des gimmicks de montage proprement clinquants et racoleurs, jamais loin de nous exténuer les méninges…).

Ainsi les deux premières heures du cinquième long métrage de Damien Chazelle passent douloureusement mais sûrement, montrant une actrice durablement antipathique ou du moins présentée telle quelle aux côtés d’un partenaire de jeu au demeurant plus retenu et aguerri interprété par un Brad Pitt des plus charismatiques et des plus classieux : l’incontournable Jack Conrad, figure venant à sa façon insuffler un soupçon de sobriété à toute cette cacophonie de bruit, de fureur, de sexe, de coke et de turpitudes en veux-tu, en voilà. C’est alors que Babylon dévoile toute sa densité morale et existentielle au détour d’une séquence-charnière remarquablement surprenante au coeur de laquelle Conrad converse avec une critique de cinéma sans pitié ni complaisance pour le milieu des feux des projecteurs : éphémérité de la gloire, auto-destruction psychologique d’égos surdimensionnés mais résolument remplaçables au fil des époques à venir, survivance des spectateurs protégés par le confort et la noirceur des salles obscures… En une seule scène Damien Chazelle réussit l’exploit de nous faire adorer un film jusqu’alors très indigeste et mal aimable dans ses outrances délibérées mais sans véritable contrepoint, permettant de cette manière de mettre en lumière toute cette interminable foire aux vanités filmée sous le signe d’une virtuosité aussi obsédante qu’un tantinet prétentieuse.

Nous n’en dirons pas davantage sur la dernière partie d’un film se devant d’être appréhendé dans sa vue d’ensemble et non dans sa surface outrageusement vernie et tapageuse. Et si Babylon est de ce point de vue un film remarquable sur les apparences et le pouvoir de fascination qu’elles exercent sur tout un chacun (Nellie Laroy fait à ce titre moins l’effet d’une véritable technicienne de jeu que d’une icône cinématographique au sex-appeal indétrônable, comme en témoigne cette longue scène de tournage de film parlant durant laquelle l’actrice est filmée à huit (re)prises à des fins perfectibles, ndlr) il n’en finit pas de mettre en abîme tout cette machinerie du Septième Art pour mieux en décortiquer les ressorts, sous toutes leurs formes. A l’instar de Manny Torres (assistant débutant dans le métier à l’orée du spectacle) le spectateur se trouve noyé dans un festival d’images particulièrement puissantes d’un bout à l’autre du dernier film de Damien Chazelle visible en salles depuis ce mercredi 18 janvier. On en ressort à la fois lessivé et déconcerté, avec l’étrange sensation d’avoir vu quelque chose de plus. Qui nous dépasse et nous transcende. Quelque chose qui va au-delà du cinéma, quelque chose de plus grand que la vie. Et rien que pour cette évidence mêlée d’agacement et d’ahurissement Babylon mérite miraculeusement le détour, en voulant pour preuve le règne tout-puissant du spectateur face à l’embrasement de stars fatalement vouées à la déchéance la plus rédhibitoire. Un film extraordinaire.

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  1. Édito – Semaine 5 -

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