Earwig : L’oreille de Lucile

Depuis ses premières armes ou presque (son film de fin d’études au titre évocateur de Première Mort de Nono demeurant pratiquement introuvable et – de fait – invisible, ndlr) Lucile Hadzihalilovic est l’autrice d’une Oeuvre de Cinéma d’une rare prodigalité formelle et sensitive. Dès son magnifique moyen métrage mystérieusement nommé La bouche de Jean-Pierre et réalisé dans le courant des années 90 la cinéaste française native de Lyon s’est frayée quelque incursion dans les méandres d’un Septième Art doux et parfois douceâtre, mélange de sensibilité éthérée et de visions fantastiques aux frontières d’une jouvence à la petite voix singulière. Atmosphérique et immersive l’Œuvre de Lucile Hadzihalilovic a toujours laissé sa part de prestige aux images teintées d’onirisme et de féérie atemporelle, au détriment de canevas scénaristiques pré-fabriqués et de conventions réalistes lassantes et sans attraits.

Troisième et dernier long métrage de la réalisatrice Earwig succède au somptueux Évolution tourné voilà huit ans désormais… Visible dans nos salles à partir du 18 janvier de cette nouvelle année ce conte aux allures de cauchemar feutré, délicat et visuellement resplendissant fut également le plus grand évènement de la Onzième édition du PIFFF de décembre dernier, véritable expérience scopique et acoustique redonnant toute sa raison d’être à la notion de Cinéma : revenant ni plus ni moins à « lire et éprouver des images et des sons le temps d’une séance » voir le dernier film de Lucile Hadzihalilovic équivaut à hisser l’évènement au rang de ce qui restera sans doutes sa plus grande réussite à ce jour ; de cette trempe d’objets filmiques résolument singuliers et délectables dans le même mouvement d’évidence Earwig nous plonge sans ambages dans une Europe de l’entre-deux-guerres hantée par ses fantômes de couleurs et de sons-mêlés, et plus particulièrement dans l’intimité de Albert et de la jeune Mia, le premier s’occupant quotidiennement de la seconde à renfort de gestes tour à tour précautionneux et méticuleux afin d’entretenir son étrange dentition toute faite de glace et de textures haptiques.

Tout de go Earwig arbore avec sympathie (amicalité, plutôt) sa ravissante toilette pelliculaire : photographie munificente de Jonathan Ricquebourg évoquant les plus belles peintures de Edward Hopper, bande-son et mixage musical proprement obsédants inaugurant l’expérience au gré du générique d’ouverture et marmoréen du graphiste Maxime Ruiz, acteur et actrice principaux dirigés par Lucile avec un soin d’une rare précision aux confins d’une beauté cristalline, fragile et vertigineuse tout à la fois. Après une première demi-heure intégralement muette au coeur de laquelle nous suivrons Mia et Albert dans leurs occupations journalières dans une narration exécutée dans la plus fascinante des métronomies Earwig sort peu à peu du domaine purement domestique, troquant l’acuité chirurgicale de Jeanne Dielman pour les étrangetés morbides et extérieures du Ne vous Retournez pas de Nicolas Roeg. Entre deux eaux, hypersensible ledit métrage joue en permanence de sa plastique et de ses références tour à tour héritées du cinéma européen des années 70, des contes de vampires et de la psychanalyse freudienne, transformant ce qui n’aurait pu être qu’une modeste immersion dans les tréfonds d’une âme en perdition en un véritable chef d’oeuvre technique et pictural.

Après un Innocence beau mais inabouti et un rien ennuyeux et un Évolution en tout point magnifique et pittoresque Lucile Hadzihalilovic poursuit ses quêtes de magie sur l’enfance et ses innombrables secrets, parvenant à capter une galerie de stimuli proprement sidérante à appréhender… Il est évident que son Earwig est indissociable de l’idée d’une projection cinématographique de bon aloi, gagnant indubitablement au change s’il s’avère visible sur un écran de cinéma et non sur les lucarnes limitées des foyers de tout un chacun… Impensable alors de découvrir cet écrin de sons et d’images ravissantes autrement que dans le confort d’une salle obscure, adage que nous vous intimerons vivement à suivre dès ce mercredi. Un très, très grand film.

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