Avatar – La Voie de l’eau : Spectacle définitif

Film le plus attendu de l’année, film le plus cher jamais produit, futur plus grand succès au box-office… Les superlatifs ne manquent et ne manqueront pas pour qualifier la nouvelle révolution signée James Cameron, aventurier de l’impossible, pourfendeur de la médiocrité comme un credo qu’il porte de film en film, allant jusqu’à nous faire attendre plus de dix ans pour laver nos âmes salies par une des pires décennies de l’histoire du cinéma américain. Pourtant, James Cameron, aussi humble qu’il puisse l’être avec une telle carrière, vit dans l’appréhension de cette sortie qui n’apparaît pas gagnée d’avance (pourtant elle l’est très sûrement) à une époque où le scénario original et donc la franchise originale n’a presque plus sa place parmi les blockbusters. Toute la médisance autour de “ce film qui n’a laissé aucune trace dans la culture populaire” va enfin pouvoir disparaître et laisser place à l’évidence : Avatar sera un phare pour le cinéma numérique perdu dans l’obscurité du contrôle total des studios et autres bureaucrates. Comme une sorte d’idéal hybride entre forme moderne et fond classique dans ce que peut encore être le cinéma ou le CINEMA CINEMA comme aime l’appeler Guillermo del Toro en tant que premier spectateur du film. Mais pour profiter de ce divertissement ultime, il vous faudra lâcher prise, laisser le cynisme à l’entrée de la salle et plonger la tête la première dans l’univers de Pandora sans se poser plus de questions. Car si vous ouvrez les yeux en enfant, jamais passer de l’autre côté de l’écran ne vous paraîtra aussi proche. Et n’est-ce pas pour cela que nous continuons d’aller au cinéma ?

Les 3h10 de métrage sont si denses et fournies en détails qu’il paraît compliqué de rendre justice à la mosaïque thématique tissée tout au long du film par James Cameron au vu du temps qui sépare les projections presse de la sortie. Sachez néanmoins que par rapport à cette durée qui peut paraître décourageante au premier abord, rien n’est superflu. Oubliez l’envie d’aller aux toilettes ou de regarder votre portable. Les heures passent comme des secondes et on se surprend à arriver au climax du film alors qu’on pensait à peine avoir commencé le second acte. La fluidité narrative obtenue est tout bonnement inouïe dans un emboîtement presque parfait de scènes qui se répondent les unes aux autres. Pourtant, cette suite n’est pas forcément plus spectaculaire d’un point de vue épique. Comme pour Terminator 2, Cameron emmène le spectateur sur des terres où son public ne l’attend pas forcément. Ce n’est plus tant la figure de Jake Sully, héros élu du premier film, qui est au centre de celui-ci mais bien le cocon familial qu’il s’est créé avec Neytiri et ses quatre enfants, véritables protagonistes de cet opus. C’est dans cette nouvelle génération que Cameron place ses espoirs et surtout la thématique familiale qui traversera toute la saga. Le scénario peut ainsi souffrir de quelques incohérences d’un point de vue purement dramaturgique lors de sa dernière partie. Mais si l’on garde en tête cet esprit collectif “Les Sully se serrent les coudes” alors tout prend sens et amplifie d’autant plus le drame annoncé. L’ampleur des scènes et des enjeux sont ainsi bien moins importants au profit d’intimes séquences de communion avec une nature toujours plus belle et omniprésente. On ne cherche plus à sauver une planète mais une famille. “La famille comme forteresse” ne cessera de répéter Jake Sully dans un monde autodestructeur où le profit prime sur la raison et la décence. Constat amer de la part de James Cameron puisque l’utopisme romantique qu’il développait à la fin d’Avatar est balayé dans la première heure de cette Voie de l’eau. Lorsqu’on lit quelques entretiens de Cameron, il est aisé de faire le rapprochement entre la famille de Jake Sully et sa propre famille : quatre enfants avec la même répartition de sexe et d’âge se confrontant à la figure d’autorité qu’ils appellent “chef”. Neytiri est plus en retrait sur ce film même si les prémisses de sa transformation sont posées, laissant deviner une importance grandissante pour son personnage dans les suites. James Cameron a mûri en même temps que son personnage principal. Il n’est plus seulement le monstre tyrannique sur les plateaux de tournage mais bien un des premiers personnages d’importance à Hollywood à mettre en avant le rôle dans la création du film de son atelier d’écriture composé de plusieurs scénaristes chevronnés qui ont accompagné le développement de toute la saga.

Il ne faut néanmoins pas croire que nous sommes face à une énième fable écolo-pacifiste pour toute la famille sans autre ambition que son message. L’action a toute sa place dans cette épopée et James Cameron prend un malin plaisir misanthropique à décimer de l’humain par dizaines dans toutes sortes de catastrophes où le gore et la violence ne sont pas atténués. En tant que réalisateur de certains des plus gros films d’action de l’histoire, il n’a pas perdu la main dans cet art et nous propose des séquences de combat Na’vi au corps-à-corps où la dimension agrandie de leur corpulence alien est utilisée pour accentuer leur brutalité. En ce sens, cette suite d’Avatar sert de film somme à toute la filmographie de Cameron mêlant les figures féminines d’Aliens, le rapport entre la machine et l’humain de Terminator, l’aspect naufrage de Titanic et de nombreuses citations au premier opus. Il se permet alors d’aller plus loin dans ses concepts de science-fiction, qu’ils soient technologiques ou naturels puisqu’une bonne dizaine d’années se sont écoulées depuis le départ des humains et leur inévitable retour. On pense notamment à ces cités construites seules grâce à l’apport de robots autonomes spécialisés dans le domaine, mais le plus notable revient au retour de Quaritch en clone Na’vi qui va pouvoir contempler sa propre mortalité et se plonger dans la peau de ceux qu’il considérait uniquement comme des ennemis à abattre. Ce personnage, à la base volontairement archétypal, gagne ainsi une profondeur émotionnelle qu’on ne lui connaissait pas, notamment dans la relation qu’il entretient avec Spider, fils hérité de son précédent corps. Mais ce n’est pas le seul personnage à revenir d’entre les morts puisque Sigourney Weaver joue ici la fille du clone Na’vi de la scientifique en chef Grace Augustine que Jake Sully a adopté comme l’une des siennes. L’occasion de montrer les possibilités sans limite de la motion capture qui permettent ici à une femme de plus de 70 ans de jouer une fille qui n’en a que 14 (et de le jouer à la perfection). Difficile alors de ne pas penser au cinéma des sœurs Wachowski dans cette hybridation des corps et des amours interespèces qui peuvent en naître.

Il reste l’éléphant dans la pièce qui n’a pas encore été abordé dans cet article en la question des effets spéciaux, une nouvelle fois révolutionnaires, renvoyant au tapis tout ce qui a été fait avant eux, même du côté des jeux vidéo. Les textures de l’eau, des costumes, des peaux… sont surdétaillées et magnifiées par l’utilisation du HDR. La fluidité à l’image est alors saisissante surtout lorsque l’action porte à l’image mais il faut reconnaître un rendu parfois désagréable sur certains plans. Le côté variable du procédé peut surprendre. Passez une nouvelle fois outre et ne vous enfermez pas dans une posture critique car le positif l’emporte largement sur le négatif. Le mélange de ces technologies dans une salle Imax Dolby 3D décuple le ressenti presque palpable d’habiter Pandora et procure une nouvelle expérience de cinéma qu’il faut absolument apprécier dans ces conditions. Le coût est certes élevé mais indispensable pour comprendre le gigantisme d’un projet sur lequel James Cameron aura passé plus de 10 années de sa vie, dont 5 juste pour développer les technologies permettant de mettre en œuvre sa vision. Jamais la distance entre images numériques et analogiques n’aura été aussi ténue, au point d’accepter les Na’vis comme des êtres de chair au même niveau que les humains. Le syndrome du “film de transition” reste malheureusement présent et l’on sent que Cameron garde la pédale douce pour les prochaines suites avec des décors et des personnages pas encore utilisés à leur plein potentiel (les fans de la série Les Soprano sauront). Trois autres films sont déjà prévus avec un troisième volet à la production bien entamée. Le meilleur reste donc encore à venir ! Voilà un constat aussi exaltant que frustrant quand on sait que deux années supplémentaires de post-production seront nécessaires pour nous émerveiller à nouveau.

Avec Top Gun Maverick, Avatar 2 : La Voie de l’eau marque le retour du récit classique au sein de la production de Blockbusters, gangrénée par le méta et le post-modernisme. Ici, la tragédie des personnages sera jouée jusqu’au bout sans blague ou humour mal placé pour empêcher la moindre tension pouvant déranger le public. Or, ce public est aujourd’hui lassé de ce second degré constant et demande de narrations plus ancrées dans le réel avec des personnages auxquels ils peuvent s’identifier. En ce sens, les spectateurs actuels, bien plus informés et passionnés par l’urgence des causes écologiques, seront plus à même d’apprécier ces films pour ce qu’ils sont : non pas une simple bande démo des technologies du futur mais bien le récit universel de luttes sociales menées autant par les générations passées que futures qui servira de marqueur à la décennie à venir comme aucune autre histoire. Pour cela, James Cameron fait volontairement appel à de grosses ficelles, non pas par paresse ou facilité, mais pour amener le plus grand nombre à voir au-delà de la métaphore et comprendre son message. La planète Pandora ressemble très fortement à notre Terre, les Na’vis sont aussi bien les natifs américains que les Maoris dans cette suite et les humains, les visages pas si éloignés de la réalité de nos multinationales toujours plus puissantes. À nous alors de choisir, voulons-nous être ces aliens colonisateurs sans aucune forme de morale à partir du moment où l’argent entre en ligne de compte ou bien ces natifs en paix avec leur environnement, pas exempt de défauts mais mués par l’envie de préserver ce qui leur est cher ? Le cynique pourrait taxer tout cela d’utopique, de bien-pensant, de naïf… mais qu’a-t-il à apporter à notre monde toujours plus en déclin ? Dans l’avenir décrit par Avatar, la Terre est mourante et l’Humanité prépare sa migration vers cet Éden ou plutôt cette boîte de Pandore. Malgré la lubie de certains milliardaires pour une certaine planète rouge, nous, humains du XXIᵉ siècle, ne disposons pas de ce genre d’échappatoire. Il nous revient alors de choisir l’avenir que nous voulons, aussi faible notre marge de manœuvre puisse-t-elle paraître.

2 Rétroliens / Pings

  1. Édito – Semaine 52 -
  2. Édito – Semaine 6 -

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*