Les Pires : Prenez garde à « Sa mère la pute ! »

C’est sans conteste l’un des films les plus attendus de cette fin d’année 2022. Grand gagnant de la Sélection Un Certain Regard lors du dernier Festival de Cannes et récompensé du Valois de diamant lors de la quinzième édition du Festival du Film Francophone d’Angoulême Les Pires (visible dans nos salles obscures dès ce mercredi 7 décembre, ndlr) co-réalisé par Lise Akoka et Romane Guéret est de ces longs métrages à l’acuité vériste réinventant entièrement le réalisme cinématographique. De cette fiction aux allures de documentaire (nous pourrions même dire – plutôt – reportage, tant la démarche des réalisatrices ressemble en grande partie à une expérience littéralement effectuée sur le terrain…) les deux femmes tirent une efficacité émotionnelle redoutable, partant de leur statut originel de directrice de casting afin de réaliser un film de pure mise en abyme, à l’urgence tangible et ravageuse.

D’emblée Lise Akoka et Romane Guéret nous immergent dans le vif de leur sujet : une poignée d’adolescents portant leur regard face à la caméra pour mieux la tutoyer et/ou la toiser s’adonne sans trop y croire à des essais voués à concrétiser un projet de film au scénario pour le moins étrange voire parfois tendancieux les mettant en scène in situ, dans les périphéries de la commune de Boulogne-Sur-Mer dans le Nord de la France. D’abord farouches, rechignant parfois à appliquer chacune des directives imposées par la directrice de casting Jessy, Lily, Ryan et les autres finissent par imposer leur spontanéité dès que la confiance entre eux et le regard de l’objectif s’instaure par la force – ou la faiblesse – des choses. Entre « les pires » de la cité Picasso (adolescents désœuvrés et mal dans leur peau, enfants bagarreurs et perturbés, jeunes filles au tempérament de feu et ne mâchant guère leurs mots, etc…) et le réalisateur Gabriel interprété avec talent par Johan Heldenbergh se crée alors une relation trouble et ambiguë, le cinéaste quinquagénaire effaçant la frontière séparant réel et situations fabriquées au nom du Cinéma.

Passant comme un rien les 100 minutes que constitue le visionnage des Pires font montre d’une justesse et d’une rigueur impressionnante ; semblant totalement improvisés les dialogues et les situations ont néanmoins été intégralement écrits par Lise Akoka et sa partenaire. Entre répétitions et scènes de tournage à travers lesquelles Gabriel a parfois du mal à gérer le diable au corps de ces quelques acteurs non-professionnels (là un Ryan meurtri et belliqueux joué avec une vérité désarmante par Timéo Mahaut, ici une Mallory Wanecque flamboyante en adolescente jurant comme un charretier, etc…) la mise en abyme que constitue Les Pires renvoie – sur un mode essentiellement naturaliste et cathartique – aux plus grands films sur le Septième Art et son monde passionnant et dévorant : à mi-chemin entre la famille du cinéma représentée dans La Nuit Américaine de François Truffaut et la peinture somptueuse d’un tournage battant de l’aile retranscrite dans le chef d’oeuvre Prenez Garde à la Sainte Putain de Rainer Werner Fassbinder l’argument des réalisatrices pourrait être celui d’un pari fusionnel entre fiction et réalité, pari contenu dans le microcosme de l’équipe technique et artistique dirigée par Gabriel…

La fin justifiant souvent les moyens déployés ledit réalisateur exploitera d’une séquence à la suivante la virginité dramaturgique de ses jeunes interprètes, allant parfois jusqu’à les manipuler voire à dynamiter les barrières sociétales et professionnelles en sympathisant plus que de raison avec cette bande de jeunes, acteurs en herbe trouvant assurément un exutoire en l’expérience proposée. Captivant dans son équilibre parfait entre ce qui est présenté et ce qui est représenté Les Pires aurait sans doute mérité la Caméra d’Or au Festival de Cannes de cette année, tant la dynamique inhérente au scénario, aux comédiens et au dispositif y fait figure de réussite majeure et imparable, pour les pires… et pour le meilleur !

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