Géant : L’Amérique en mutation

C’est depuis le 22 juin dernier que Warner a sorti dans une superbe édition 4K l’immense classique qu’est Géant, réalisé en 1955 et sorti en 1956. Surtout connu pour être la troisième et dernière apparition conséquente à l’écran de James Dean avant sa mort prématurée, Géant n’est pas seulement le dernier film de l’acteur et mérite au contraire d’être réévalué pour ce qu’il est : une immense saga comme l’Amérique aime en produire, à la fois chronique familiale et fresque sur les mutations de l’État du Texas reflétant également celles du pays dans la première moitié du XXème siècle.

Le film nous conte l’histoire de la famille Benedict. Bick Benedict, héritier de l’immense ranch familial s’étant construit sur le sang et la sueur de sa famille, est un Texan pur jus, attaché aux traditions familiales et aux anciennes valeurs. Son mariage avec Leslie, une jeune femme aux idées plus progressistes, va peu à peu lui faire ouvrir les yeux sur certaines choses qu’il pensait acquises. En parallèle, Jett Rink, ancien employé de Bick possédant un bout de terrain au sein du ranch va faire fortune en découvrant sur ses terres du pétrole, l’occasion pour lui de prendre sa revanche sur son ancien employeur et de faire fortune…

Géant c’est un peu Dallas avant l’heure (notons d’ailleurs que les initiales de Jett Rink sont JR) puisque nous sommes clairement sur une fresque familiale s’étalant sur plusieurs dizaines d’années avec en toile de fond tous les ingrédients nécessaires pour captiver le spectateur : la richesse, le pétrole, le choc des générations, l’ambition, le racisme et les évolutions d’un pays où le capitalisme atteint sa phase la plus sauvage, celle où il ne s’agit plus de récompenser le dur labeur et de se construire par le travail mais celle où l’argent peut être gagné par opportunisme et peut acheter n’importe quoi. On pourrait en cela rapprocher Géant de There Will Be Blood qui montre la férocité du capitalisme même si le film de George Stevens se situe sur une ampleur bien plus romanesque où les bons sentiments ont encore leur place.

On notera d’ailleurs l’aisance avec laquelle Stevens se tire d’un tournage réputé difficile (Dean fut compliqué à gérer et ne s’entendait pas avec Rock Hudson quand Stevens lui-même fut apparemment très exigeant avec ses acteurs) puisque du haut de ses 3h20, Géant ne fait ressentir aucune longueur et parvient au contraire à conjuguer aussi bien les séquences intimistes que celles plus spectaculaires avec de la foule, foule que Stevens orchestre avec un sens de la composition du cadre franchement remarquable (la scène où Rink, complètement imbibé est seul dans une immense salle vide en est un parfait exemple). Ne perdant jamais de vue ses personnages et ses grandes thématiques quitte à parfois manquer de subtilité, Géant n’en demeure pas moins une œuvre à l’ampleur romanesque forte, de celle que l’on aime retrouver dans le cinéma hollywoodien de l’époque, contant l’histoire de l’Amérique, de ses générations s’affrontant sur différentes valeurs (le fils de Bick refuse l’héritage familial et préfère devenir médecin en épousant une mexicaine, une autre de ses filles veut une petite ferme et non une immense propriété) et sur l’espoir qu’il y ait, un jour, un bonheur possible pour les générations à venir malgré leurs différences de valeur et de couleur (comme en témoigne le très beau plan de fin).

Cette audace dans la façon de traiter ces thématiques résonne avec d’autant plus d’actualité aujourd’hui que le racisme dans toute sa violence et sa stupidité est revenu en force dans le pays sous le mandat de Donald Trump et apparaît encore comme dangereusement présent partout dans le pays, pays dont la régression récente contraste fortement avec les valeurs progressistes et humaines que Géant prône. Certes, le film établit le constat pessimiste d’un pays ayant perdu ses valeurs, nation où l’on célèbre l’argent avant l’accomplissement personnel (mais on a toujours confondu les deux en Amérique) mais se termine néanmoins sur une note d’espoir en voyant Bick se battre pour des Mexicains, chose qu’il n’aurait jamais faite auparavant.

Géant fait donc plusieurs constats amers (Angel Obregon devra mourir à la guerre pour être enfin reconnu comme un Texan et non un Mexicain) mais cale cette lucidité dans un récit prenant, évidemment bien aidé par un casting en or où l’on croise évidemment Rock Hudson, Elizabeth Taylor et James Dean mais également Dennis Hopper, Carroll Baker, Sal Mineo ou encore Mercedes McCambridge. Et si la prestation de James Dean est aussi intense qu’on l’a dit, irradiant l’écran à chacune de ses apparitions (et que cela est étrange de le voir incarner un Jett Rink vieilli, lui qui est décédé à 24 ans), son rôle reste secondaire comparé à ceux de Hudson (franchement convaincant et charismatique, lui qui a parfois été un peu fade) et surtout de Elizabeth Taylor qui est finalement le personnage central du film – car c’est à travers ses yeux de jeune épouse que nous découvrons l’univers du Texas et du ranch Benedict. Taylor est absolument radieuse dans le rôle de cette femme décidée à ne pas rester cantonnée à son rôle (il faut la voir houspiller son mari et ses collègues en les traitant d’hommes préhistoriques) et à faire changer les mentalités en bousculant les traditions. Un personnage qu’elle incarne avec d’autant plus de bienveillance que l’actrice était ainsi dans la vie, attachée à prendre sous son aile et à protéger les âmes fragiles qu’elle croisait sur les tournages puisqu’elle noua des amitiés durables avec Montgomery Clift, Rock Hudson (et ce jusqu’aux derniers mois de sa vie où l’acteur déclara publiquement avoir le Sida) et qu’elle passa également beaucoup de temps avec James Dean sur le tournage de Géant, comprenant le processus de travail et les blessures de l’acteur. Un casting pimentant un film déjà fort bien écrit et réalisé, achevant de faire de Géant le classique que l’on connaît et dont les mérites se trouvent donc partout, pas seulement dans la dernière prestation de James Dean, l’étoile filante la plus brillante à avoir traversé Hollywood.

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