Flee : rencontre avec Jonas Poher Rasmussen

A l’occasion de la sortie du film Flee, le mercredi 31 août, nous avons rencontré le réalisateur Jonas Poher Rasmussen. Il revient sur la genèse du film, ses choix esthétiques, ses pistes d’interprétations.

Bonjour monsieur Rasmussen. Merci pour ce film que nous avons beaucoup aimé. Ma première question, qu’on doit vous poser souvent, est : pourquoi avez-vous choisi l’animation pour illustrer le parcours d’Amin ?

Jonas Poher Rasmussen :  La première raison tient au fait que la majeure partie de l’histoire se déroule dans le passé et quand vous faites des documentaires sur le passé, vous tentez de faire en sorte qu’il reprenne vie. Je pense que l’animation est peut-être un bon outil pour que les souvenirs ressurgissent avec vivacité. Une autre raison est que j’ai réalisé qu’Amin voulait être anonyme : ce que vous entendez dans le film est sa vraie voix racontant son témoignage pour la toute première fois. Il a pu le faire car nous sommes amis depuis 25 ans, mais il ne voulait pas rendre son visage public pour éviter des remarques au cours d’une fête d’anniversaire ou au supermarché… Vous savez, c’est vraiment une histoire sur la mémoire et des traumatismes parfois difficiles à visualiser. Tout l’enjeu était de les mettre en images aptes à les exprimer.

Justement, quels ont été vos choix esthétiques et narratifs pour évoquer les problématiques liées à l’exil et à l’acceptation de l’homosexualité ?

JPR : C’est vrai, c’est une histoire sur une sexualité, sur le fait d’être réfugié, mais c’est avant tout l’histoire d’une solitude. C’est en grande partie pour cette raison que ce film s’appelle Flee : c’est un parcours allant de l’Afghanistan au Danemark, mais c’est aussi le cheminement d’une personne qui a toujours dû se fuir lui-même quand il était enfant en Afghanistan pour ne pas être tué : il ne pouvait pas être ouvertement gay, il a dû cacher cela et, en venant au Danemark, il a dû cacher son histoire, donc toute sa vie et je pense que c’était l’un des éléments-clés de la façon dont nous voulions dépeindre l’histoire. Le style visuel devait mettre en évidence ce sentiment de solitude, le fait qu’il a dû garder ce secret toutes ces années, ce qui instaure une certaine distance parce que vous avez peur d’être exposé. Il s’agit d’acquérir la capacité à s’accepter, s’ouvrir aux autres et trouver sa place.

La musique a une place importante dans le film. Dès le début, nous avons droit au tube Take on me de A-Ha, dont le clip était partiellement en animation. Il y a beaucoup de musique occidentale qui semble synonyme de liberté. Par exemple, une scène assez tendre entre Amin et un jeune homme se déroule au son d’un tube de Roxette.

JPR : Cela provient de la propre playlist d’Amin ! A ma grande surprise, il écoutait la même musique pop que celle de mon enfance. La scène à l’arrière du camion que vous mentionnez est importante car Amin refusait d’apparaître seulement comme une victime. Il voulait que les moments joyeux et chaleureux de son histoire soient présents à l’image. Même si vous êtes un réfugié caché à l’arrière d’un camion, vous pouvez toujours être attiré par quelqu’un et vous amuser à écouter Roxette. Ces moments lumineux permettent d’esquisser un portrait plus nuancé de l’expérience qu’il a vécue.

L’éclosion de la sexualité d’Amin s’exprime aussi à travers un imaginaire occidental et notamment un certain Jean-Claude Van Damme… Et ce dans un contexte peu propice à l’expression de soi. Quelle est la situation aujourd’hui ?

JPR : Oui, il était très attiré par Van Damme qui a fait partie de son éveil sexuel. Il a compris très jeune que le sentiment qu’il ressentait à la vue d’un poster était autre chose que de juste le trouver cool, mais qu’il était physiquement attiré par ces corps dévoilés. Sa famille est très gentille, sait qu’il est gay et je pense qu’il y a certains des anciens de la famille qui n’en parlent pas, mais ses frères et sœurs acceptent sa sexualité. Ils ont vu le film et même si c’est difficile pour eux de visionner leurs propres traumatismes, ils sont vraiment heureux que le film existe et montre leur sort au monde.

En effet certains passages sont éprouvants. On y retrouve souvent des silhouettes sur des fonds blancs ou noirs, sans musique égayante, pour évoquer des souvenirs douloureux. Une scène en particulier est marquante, celle du container où Amin et ses proches sont enfermés.

JPR : Oui, il fallait vraiment rendre l’expérience personnelle pour le spectateur, pour avoir une compréhension viscérale du caractère désespéré de la situation, de la ressentir dans ses tripes. Quand nous voyons les gens flotter dans l’eau, nous savons que ce n’est pas réel, mais nous savons tous aussi que ça arrive régulièrement. L’animation se transforme en ce genre d’allégorie surréaliste cauchemardesque au lieu d’être factuelle pour exprimer ce que ça fait d’avoir si peur. Vous savez, je voulais vraiment que l’histoire d’Amin soit reliée aux événements historiques afin de montrer que c’est à cause des drames qui se sont produits dans le monde auquel nous appartenons tous que ces tragédies intimes adviennent. C’est une histoire vraie, c’est un documentaire.

Flee a d’ailleurs été nominé dans les catégories animation et documentaire aux Oscars. Qu’est-ce que cela signifiait pour vous d’être à la cérémonie ? Quels sont vos projets ?

C’est un bon souvenir, une expérience amusante et étrange. C’est incroyable que ce qui au début n’était qu’une conversation entre mon ami et moi, dans mon salon à Copenhague, avec le vague espoir que cela pourrait peut-être passer à la télévision danoise locale, nous amène presque dix ans plus tard aux Oscars. Ça a été un voyage incroyable en soi pour créer un film, avec beaucoup de patience. J’adorerais travailler en animation encore, je pense que c’est un métier merveilleux et il y a des opportunités incroyables, des histoires que vous pouvez raconter de toutes sortes de manières.

Merci à vous, monsieur Rasmussen.

JPR : Merci !

Propos recueillis par Nicolas Levacher le 29 août 2022 dans les locaux du Louxor, Paris 10ème arrondissement. Un grand merci à Jonas Poher Rasmussen et Calypso Le Guen de RP cinéma d’avoir pu permettre la réalisation de cet entretien.

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