Avec amour et acharnement : De nos désirs tenaces…

Une fois encore – et presque comme un rappel à nos passions les plus intimes et les plus ineffables – l’évidence du cinéma de Claire Denis s’impose avec son dernier long métrage visible dans nos salles obscures depuis ce mercredi 31 août : Avec amour et acharnement, romance contrariée puis peu à peu fissurée de Sarah et de Jean et accessoirement prix de la meilleure mise en scène de la 72ème Berlinale…

Ce talent manifeste qui est le sien permet derechef à la réalisatrice de Trouble Every Day et de Beau Travail d’accoucher d’un poème visuel authentique, évitant dans le même temps le retranchement vers les égarements obscurs d’un certain cinéma XP ; sans jamais réfuter totalement la scénarisation de ses projets Claire Denis privilégie néanmoins l’incarnation aux enchaînements narratifs embarrassés de péripéties cruellement contingentes : n’ayant pas son pareil pour sublimer ses comédiennes et ses comédiens la cinéaste française semble encore et toujours désirer les sujets qu’elle filme dans la plus belle des sensualités…

C’est à nouveau le cas ici, Vincent Lindon et Juliette Binoche atteignant là des sommets de cinégénie et de dramaturgie sous l’oeil tendre et charnel de sa caméra. Co-écrit par Christine Angot et librement inspiré de son roman Un tournant de la vie le récit de Avec amour et acharnement s’ouvre sur l’idylle balnéaire de Jean et Sarah (Lindon et Binoche, de fait), couple fusionnel accompagné de la somptueuse musique de Tindersticks, groupe fétiche du cinéma de Claire Denis… Avançant par bribes et par conséquent difficilement résumable ce nouveau long métrage tourné à l’aune de la crise sanitaire (et qui – selon les dires de la cinéaste – fut en grande partie réalisé sous l’impulsion de Vincent Lindon, ndlr) déplie tout un imaginaire grisant et visuellement obsédant : ici les voies de traverse du RER francilien filmées en longs travellings hypnotiques comme au temps de 35 Rhums, là des corps s’aimantant pour mieux se dévorer amoureusement, là encore des tasses de café précisément tenues par tel ou tel comédien… Rien n’est laborieusement exposé et portant tout nous apparaît, clair et limpide : Sarah et Jean s’aiment passionnément, malgré l’indécision et les subterfuges sentimentaux de la première et malgré le passé sombre et la paternité mal assumée du second.

Un jour Sarah retrouve François, son amour de jeunesse impeccablement interprété par Grégoire Collin (et qui a également joué, entre autres choses, dans Nénette et Boni, Beau Travail et Les salauds, ndlr) ; fomentant quelques activités lucratives avec Jean le mystérieux François va peu à peu tenter de reconquérir le coeur de Sarah l’ayant à l’époque quitté pour Jean, homme pénitent père d’un adolescent métisse et désœuvré issu d’une autre union… Silencieux lorsqu’il le faut mais savamment écrit dès lors que les scènes de ménage confrontent l’animosité de l’un et la sidération de l’autre Avec amour et acharnement délivre une énergie dramatique n’étant pas sans rappeler le meilleur du cinéma de Arnaud Desplechin, convoquant à notre mémoire les superbes scènes de dispute du fiévreux Rois et Reine. Par ailleurs le Paris d’aujourd’hui est encore et toujours superbement filmé par la cinéaste, virtuosité d’ores et déjà tangible dans son chef d’oeuvre J’ai pas sommeil tourné trente ans plus tôt.

Universel et singulier, simple et incarné tout à la fois le dernier film de Claire Denis dépasse admirablement son matériau d’origine pour mieux ériger ses interprètes au rang de petits monuments d’émotions… En résulte une romance meurtrie au coeur de laquelle les tromperies et les sentiments s’entrechoquent, permettant à Vincent Lindon et Juliette Binoche de nous offrir l’une de leurs plus belles prestations. Magnifique.

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