FFA 2022 : Illusions Retrouvées (chapitre 15)

Angoulême… Un nom qui laisse souvent songeur, chef-lieu charentais doublé d’une importance littéraire capitale puisqu’il s’agit précisément du pays d’origine de Lucien Chardon dit de Rubempré, héros balzacien de Illusions Perdues écrit dans la première moitié du XIXème Siècle par le célèbre romancier. Dans ce grand livre publié en trois parties sur une durée de six ans (le troisième opus sort en 1843, ndlr) Honoré de Balzac s’attèle à dépeindre le parcours amèrement doux de Lucien Chardon, jeune poète aux ressources talentueuses aspirant à la lumière glorifiante des mondanités parisiennes, quittant de ce fait sa province angoumoisine pour le Tout-Paris dans un premier chapitre narré sous le signe d’une exaltation mâtinée de mélancolie…

Angoulême, c’est aussi le fief du Festival du Film Francophone depuis quinze ans désormais, lieu des courts, moyens et longs métrages rendant grâce à la langue de Molière et ses innombrables pairs dans les derniers jours aoûtiens de notre éphéméride. De durée limitée mais d’une profusion pratiquement inespérée (on peut y voir certaines grosses productions, d’autres plus indépendantes ou encore quelques premiers films de nouveaux talents, ndlr) le FFA 2022 s’est donc déroulé du mardi 23 août au dimanche 28 août dans le berceau du poète déchu si bien choyé par la plume volubile de l’infatigable Balzac, fêtant honorablement sa quinzième édition sous la présidence de André Dussollier et l’oeil bienveillant de Dominique Besnehard – producteur à l’origine de la création du Festival en 2008.

Éprise de nouvelles bobines et d’images inédites (et toujours curieuse d’arpenter de nouveaux lieux et d’envisager de nouvelles rencontres taillées dans le bois du Septième Art) c’est avec une joie non-feinte que la rédaction de Close-Up Magazine a saisi la chance d’honorer la mémoire de Lucien Chardon en empruntant le même chemin que lui… mais à rebours ! Quittant une capitale asphyxiante et peu avenante à l’heure où les vacances n’ont pas encore « plié bagage » nous nous sommes donc rendus sur les terres inspirantes et inspirées du jeune poète, tentant peut-être de lui redonner à titre posthume le goût des illusions… et du cinéma !

Une 15ème édition sertie de pépites filmiques en tout genre, jalonnée ça et là de longs métrages parfois proches du petit exploit de derrière les fagots… comme en témoignent deux des plus grandes réussites de la sélection des Flamboyants (catégorie regroupant – selon les termes de Dominique Besnehard – d’authentiques visions artistiques proches d’un regard acéré sur le monde re-présenté par le cinéaste concerné), à savoir le vibrant Nos Frangins et l’extraordinairement lyrique 16 ans, films respectivement réalisés par Rachid Bouchareb et Philippe Lioret.

Lyna Khoudri dans Nos frangins

Drame urbain estampillé eighties à l’imagerie trouble (car située à mi-chemin entre le documentaire archiviste et la reconstitution méticuleuse des années Mitterrand) Nos Frangins retrace le passage à tabac puis la mise à mort « accidentelle » de Malick Oussekine et celle de Abdel Benyahia par une bande de voltigeurs parisiens en mal de baston, transformant ce fait divers tragique en objet d’étude sur les arcanes de l’Intérieur gouverné alors par le patibulaire (mais presque) Charles Pasqua. Précis et particulièrement fouillé dans sa scénarisation le film de Rachid Bouchareb recadre, comme au temps du très médiatisé Indigènes, l’Histoire de France pour mieux lui révéler sa propre culpabilité ; en miroir réfléchissant de bel augure Nos Frangins exhume cette piteuse bavure policière de l’oubli moribond de nos ressortissants et de nos dirigeants actuels, se plaçant d’ores et déjà comme un futur essentiel du cinéma hexagonal. Et c’est superbe !

16 ans tient lui aussi lieu dans les périphéries parisiennes, mélodrame shakespearien directement inspiré du canevas narratif de Roméo et Juliette. Avec un regard savamment réaliste doublé d’une justesse de jeu et de mise en scène proche du miracle Philippe Lioret revisite la pièce originelle pour mieux la transcender, insufflant à son récit une savoureuse dimension sociétale et quasiment anthropologique. D’une vague affaire de bouteille de Château Margaux visiblement subtilisée dans une grande surface par un magasinier d’origine maghrébine le cinéaste va développer une histoire mêlée d’amour pur et de violence de classes proprement âpre à suivre, entièrement efficace et émotionnellement bouleversante. Le coup de coeur de cette 15ème édition, assurément !

Si bon nombre des films de la compétition n’ont pu être découverts faute de temps (on regrette ne pas avoir pu vivre les émotions générées par Le sixième enfant, Le bleu du caftan et surtout Noémie dit oui, tous trois récompensés par le jury présidé par André Dussollier, nldr) nous avons néanmoins eu la chance d’assister à la projection du percutant Les pires, long métrage co-réalisé par Lise Akoka et Romane Guéret logiquement lauréat du Valois de diamant de cette édition 2022. A partir de leur « expérience de terrain » de directrices de casting les deux réalisatrices plantent leur caméra à hauteur d’enfance et d’adolescence dans la sinistrose du Nord de la France, sublimant la gouaille grossière mais forte en gueule de leurs interprètes jusqu’alors inconnus et ignorants de la caméra. Si Timéo Mahaut y fait figure de révélation n’ayant rien à envier à un certain naturalisme dardennien la fascinante Mallory Wanecque y réinvente à sa guise le charme franc du col et la fièvre du cinéma de Abdellatif Kechiche, rappelant les entrées fracassantes de Sara Forestier et de Hasfia Herzi dans le paysage du cinéma français des années 2000. Vériste mais sauvage, violent et parfois dérangeant Les pires brouille toutes les cartes et toutes les frontières séparant la fiction de la réalité, s’imposant de tous ses feux impétueux comme un inédit morceau de cinéma-vérité. Unique.

Mallory Wanecque et Timéo Mahaut dans Les pires

Outre cette magnifique plongée en apnée dans le quotidien rêche et flamboyant d’une jeunesse désœuvrée La compétition de cette 15ème édition nous a également permis de découvrir la comédie multi-forme Habib : la grande aventure de Benoît Mariage, mettant en scène Bastien Ughetto dans le rôle-titre aux côtés de Sofia Lesaffre, Thomas Solivérès, Michel Fau… et Catherine Deneuve ! Caustique et lucide dans le même mouvement d’humour pince-sans-rire cette étude sur le cinéma et ses acteurs rarement compris et souvent instrumentalisés par le système offre de beaux moments de drôlerie et de réflexion itou, finement dialoguée et n’étant pas sans rappeler l’irrévérence du carton de Jean-Pascal Zadi que constituait Tout simplement Noir lors de sa sortie il y a désormais deux ans. En revanche le premier long métrage de Guillaume Renusson pragmatiquement intitulé Les survivants (le film n’est rien de moins, rien de plus qu’un survival pur et dur, ndlr) ne nous a pas totalement convaincu, malgré l’interprétation tellurique, magnétique presque d’un Denis Ménochet comme toujours impeccable…

Les avants-premières ont de leur côté généré un plaisir mitigé – ou du moins très hétérogène – dans notre rédaction. Si Les amandiers de Valeria Bruni Tedeschi nous a permis de re-découvrir la magnifique et lumineusement fêlée Nadia Tereszkiewicz et d’absorber l’énergie capricieuse du ténébreux Sofiane Bennacer dans une exploration superbe et passionnante de la compagnie nanterroise de feu Patrice Chéreau Une histoire d’amour déçoit légèrement par ses conventions dramatiques et romanesques, prétextant un peu facilement l’universalité de son propos au détriment de réelles aspérités cinématographiques. Et si Alexis Michalik fit montre d’un certain talent pour mettre en scène et diriger ses actrices et acteurs il ne parvient jamais à dépasser son sujet initial, sujet restant à hauteur d’écriture sans réussir à sublimer ce qui aurait pu se limiter à l’état de jolie romance béatement littéraire… On passera par ailleurs sur le gentil film d’ouverture de ce FFA 2022, drame pépère et ronronnant flanqué d’un Dany Boon dans un rôle de chauffeur de taxi brusque et chagrin (contre-emploi, me voici…) et d’une Line Renaud au beau soir de sa vie (égérie, me voilà…), les deux comédiens recollant les morceaux d’une existence phagocytée par des flashbacks bien lourdauds et d’une passable hideur pour mieux nous concentrer sur l’excellent Les Cyclades, feel-good movie faisant littéralement du bien (définition, me voici !) redonnant ses lettres de noblesse à la comédie bon enfant et faussement désinvolte tout en sublimant son actrice principale (Laure Calamy, me voilà !) et sa partenaire Olivia Côte… Le film de Marc Fitoussi fait partie de ceux dont le charme opère sans détour et avec générosité, véritable déclaration d’amour et à l’amitié à découvrir prochainement dans nos salles obscures…

Nadia Tereszkiewicz et Sofiane Bennacer dans Les amandiers

Cette petite dizaine de films de la quinzième édition du FFA permet en fin de compte d’entrevoir le champ des possibles féminins (l’héroïne sublime de 16 ans, l’impétuosité communicative de Mallory Wanecque dans Les pires, le duo désopilant des Cyclades…) tout en montrant les limites masculines sous toutes leurs coutures (les voltigeurs assassins et les martyrs assassinés de Nos frangins, l’arabe de service du pertinent Habib, l’acteur héroïnomane et destructeur des Amandiers…). Une quinzième édition qui – si elle reste une première découverte pour la rédaction de Close-up Magazine – est en passe de devenir l’un de nos rendez-vous cinématographiques les plus attendus des années à venir. Merci à Dominique Besnehard et à Marie-France Brière de nous offrir ces regards brillant d’illusions, pour ainsi dire… retrouvées.

Palmarès du Festival – 15ème édition :

Valois de diamant : Les pires de Lise Akoka et Romane Guéret

Valois du public : Le sixième enfant de Léopold Legrand

Valois de la mise en scène : Le bleu du caftan de Maryam Touzani

Valois de l’acteur : Saleh Bakri pour Le bleu du caftan

Valois de l’actrice : Sara Giraudeau et Judith Chemla pour Le sixième enfant

Valois du scénario : Léopold Legrand et Catherine Paillé pour Le sixième enfant

Valois de la musique : Louis Sclavis pour Le sixième enfant

Valois des étudiants francophones : Noémie dit oui de Geneviève Albert

Mention spéciale pour Kelly Depeault, actrice principale de Noémie dit oui

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