Everything Everywhere All at Once : Le cinéma à l’ère d’internet (et du Kung-fu)

À une époque où le cinéma populaire est obnubilé par son passé, incapable de regarder vers l’avant sans prendre appui sur ce qui fit jadis son succès, il est aujourd’hui difficile de juger quelle forme prendront les films de demain. Dans cette recherche désespérée du moment présent, répondre aux besoins immédiats exprimés par son public sur les réseaux sociaux est devenue l’unique priorité. Or, comme l’explique très bien Jean-Baptiste Thoret dans ses essais et notamment celui sur Michael Mann “Être à l’heure, c’est déjà être en retard”. Pour vraiment être à l’heure, il faut voir plus loin et jouer avec un coup d’avance. C’est bien sûr beaucoup plus facile à dire qu’à faire, mais encore faut-il l’environnement adéquat pour permettre ce genre de miracle. La précédente décennie en a permis quelques-uns tels que Cloud Atlas, The Social Network, Ready Player One ou encore Scott Pilgrim. Tous ont réussi à leur manière à prévoir ce que nous réserveront les formes esthétiques du monde de demain. Pour les années 2020, il est encore trop tôt pour s’avancer mais Everything Everywhere All at Once s’annonce comme un de ceux-là. Il faut donc aller absolument le vivre en salle tant que ce genre de films a encore leur place dans ce lieu bientôt réservé qu’aux superproductions.

Le Multivers est un concept fourre-tout souvent très mal utilisé (sauf dans Rick et Morty) qui donne l’occasion à des majors de réunir leurs différentes franchises au sein d’un même film afin de lui donner un cachet supplémentaire et continuer à faire prospérer leurs personnages dans l’imaginaire collectif. Il suffit alors de voir ce que Warner essaye d’accomplir depuis des années avec des projets comme Space Jam 2 ou Tic et Tac, les rangers du risque, sans compter l’inénarrable MCU qui grille ses dernières cartouches narratives pour garder ses spectateurs accrochés à sa nouvelle salve de films prévus pour les années à venir. Quelle est alors la différence avec Everything Everywhere All at Once et ses deux réalisateurs indépendants Dan Kwan et Daniel Scheinert ? Ils font partie d’une nouvelle génération de créateurs ayant vécu quasiment toute leur vie avec internet et qui en comprennent de ce fait les codes. Personne avant eux n’avait aussi bien réussi à retransmettre l’expérience de l’internet au cinéma, autant dans leur mise en scène, dans leur montage ou dans l’amas phénoménal d’influences qu’ils arrivent à digérer avec succès. Car passé les premières quarante minutes relativement calme, le film se déchaîne, s’hystérise et nous fait ressentir ce que cela représente d’être tout, partout, à la fois, en gros d’être le spectateur lambda de toutes les possibilités humaines. Et même si c’est exaltant au début, cela n’a rien d’agréable passé un certain seuil.

Néanmoins, il serait peut-être bon de revenir légèrement en arrière car la force de Everything Everywhere All at Once ne réside pas tellement dans ce concept de multivers mais dans le propos que les réalisateurs arrivent à en tirer par le prisme d’Evelyn (Michelle Yeoh), matriarche d’une famille dysfonctionnelle d’émigrés chinois. Coincée avec un mari qu’elle juge faible et qui souhaite divorcer, une fille paumée et homosexuelle, un père proche de la sénilité, un travail dans une laverie qui n’a rien de vraiment enchantant et pour couronner le tout, des dettes sans fin auprès de l’IRS, Evelyn ne peut pas se vanter d’avoir réussi sa vie. Pourtant, tout va changer lorsque Alpha Waymond, son mari d’un autre univers, va prendre possession du corps de son Waymond pour la mettre en garde contre un monstre multidimensionnel qui pourrait venir s’en prendre à elle : Jobu Tupaki. Ce qui ressemble alors au premier abord à un voyage du héros on ne peut plus classique, va finalement embarquer Evelyn dans une suite d’évènements qui l’amèneront à remettre en question ses choix de vie. De la même manière que les sœurs Wachowski, les réalisateurs apportent ici un message de création et d’amour universel d’une grande honnêteté à l’heure où le cynisme du monde moderne a pris le pouvoir sur notre imagination.

Malgré un budget relativement faible de 25 millions de dollars, Everything Everywhere All at Once arrive à convaincre grâce à une inventivité continuelle même si le nombre restreint de décors peut nuire au souffle épique du film. Les différentes scènes de combat, notamment la première mettant en scène une banane (le sac, pas le fruit), sont assez bien chorégraphiées pour s’intégrer au rythme effréné de la seconde partie du film. Mais comment en aurait-il pu être autrement lorsqu’on a notre disposition l’une des plus grandes stars féminines du cinéma d’arts martiaux actuel ? Michelle Yeoh livre ici une performance époustouflante, alternant avec aisance entre mère de famille désœuvrée au fort accent et femme la plus classe du monde. Nous avons ici affaire au portrait d’une vraie anti-héroïne complexe et profonde, ni parfaite, ni écrasée par ses défauts, dont le désir d’une autre vie peut résonner en chacun d’entre nous. Ke Huy Quan, plus connu pour ses rôles d’enfant dans les Goonies ou le Temple Maudit, joue le mari d’Evelyn et impressionne par la facilité avec laquelle il reste au niveau de sa partenaire. Il est alors dommage que le rôle de la fille soit tenu par une actrice de moindre envergure, surtout lorsqu’on sait qu’il devait à la base revenir à Awkwafina qui a dû se désister suite à des problèmes de calendrier. Reste alors le contre-emploi savoureux de Jamie Lee Curtis en contrôleuse des impôts bedonnante et amère qui semble s’amuser plus que de raison à chacun de ses nouveaux films.

Everything Everywhere All at Once met néanmoins du temps avant de démarrer et demeure difficile à cerner dans ses débuts. Heureusement, le climax émotionnel du film étiré sur la dernière heure est si puissant que cette longueur est vite oubliée une fois que l’on se fait absorber par le récit. On pourrait regretter des règles parfois pas forcément claires et un concept qu’on aurait aimé voir encore plus approfondi comme arrive à le faire si bien Rick et Morty , mais le film arrive à nous surprendre grâce à des moments complètement hallucinatoires qui ne seront pas révélés ici, mais qui pourraient être résumé à Ratontouille ou les Hommes saucisses… Vous comprendrez une fois le film vu… Là où le premier scénariste venu se serait servi de ces sketchs uniquement dans un but de divertissement temporaire, la force de Daniel Kwan et Daniel Scheinertest est qu’ici, ils les utilisent jusqu’au bout afin de leur donner une importance inattendue dans l’émotion du film. Les réalisateurs n’hésitent alors pas à jouer la carte de la subversion en s’adonnant à une violence jouissive sans tomber non plus dans le gore et en abusant un peu trop de ce tout qui peut ressembler à un godemiché. Certes, la chose est facile mais il faut avouer que cela marche à chaque fois, surtout lorsque toutes ces bouffonneries sont sublimées par la musique impeccable et multifacette de Son Lux.

Everything Everywhere All at Once donne donc une véritable impression de cinéma comme on en a trop rarement vu ces dernières années. Ceux qui ne sont pas familiers d’internet pourront découvrir un nouvel esthétisme et ceux qui font partie de cette grande famille bien plus dysfonctionnelle que celle d’Evelyn, seront enchantés de voir ce qu’ils ont appris à aimer pendant des années enfin adoubé sur grand écran. Le public a répondu présent aux États-Unis en portant le film comme le plus grand succès d’A24 pourtant pas avare dans la matière, qu’en sera-t-il à en France où la sortie salle n’a failli jamais avoir lieu ?

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