Peter Bogdanovich : Cinéma nostalgie

En 2018, Carlotta avait organisé un événement autour de Peter Bogdanovich avec les sorties simultanées de deux de ses films (La dernière séance et Saint Jack) et deux livres, l’un écrit par Bogdanovich lui-même (La mise à mort de la licorne, revenant sur sa rencontre avec Dorothy Stratten et son assassinat en 1980), l’autre étant un livre d’entretiens avec le cinéaste menés par Jean-Baptiste Thoret (Le cinéma comme élégie). On peut remercier Carlotta pour cela car l’éditeur avait ainsi aiguisé notre appétit pour un réalisateur trop peu cité et nous avions alors entamé de notre côté une rétrospective complète de son travail de cinéaste. Mais nous nous doutions bien que Carlotta ne s’arrêterait pas en si bon chemin (il y a d’ailleurs encore tant à faire avec Bogdanovich) puisque le 5 juillet dernier, voilà l’éditeur qui remet le couvert en sortant Daisy Miller (dans une très belle Edition Prestige Limitée), Texasville (la suite tardive de La dernière séance) et The Great Buster, le dernier film du cinéaste, un documentaire réalisé en 2018 sur Buster Keaton.

La barbe à papa

Autant dire que l’occasion était trop belle pour la louper tant il nous faut clamer ici notre amour du cinéaste. Plutôt que trois chroniques différentes, nous avons donc décidé de réunir cette actualité Bogdanovich dans un seul article. Mais que peuvent donc avoir en commun les trois films que Carlotta a édité ? Pas grand-chose si ce n’est la particularité d’être réalisés par Peter Bogdanovich et de marquer, chacun à leur façon un tournant dans la carrière du cinéaste. Penchons-nous donc un peu plus dessus…

Nous le savons, le début de carrière de Peter Bogdanovich est fulgurant : remarqué avec La Cible en 1968 qui marque la dernière apparition à l’écran de Boris Karloff, il enchaîne alors succès sur succès. La dernière séance, On s’fait la valise, docteur ? et La Barbe à papa sont des triomphes, aussi bien critiques que publics. D’un côté le chant du cygne d’une certaine Amérique lorgnant du côté de John Ford, de l’autre une screwball comedy à la Howard Hawks et puis le portrait touchant d’un arnaqueur et d’une gamine qu’il prend sous son aile durant la Grande Dépression, portrait que Frank Capra n’aurait certainement pas renié. Les films sont d’incontestables réussites et Bogdanovich est au sommet. Il tente alors un pari fou, surtout dans le paysage hollywoodien de 1974. Alors que sortent Chinatown, Conversation secrète, Le Parrain II ou encore Le Canardeur, Bogdanovich adapte Daisy Miller, le court roman d’Henry James. Soit un film en costumes, où les personnages ont des préoccupations désuètes alors que l’Amérique est déchirée par le Vietnam et le Watergate. Un pur anachronisme donc, déconnecté de la réalité du monde qui connaît un échec cinglant, les critiques prenant un malin plaisir à étriller Cybill Shepherd (pourtant formidable dans le rôle principal, le plus difficile de sa carrière et le plus beau) et Bogdanovich puisqu’il n’y a rien de plus réjouissant pour certains de voir quelqu’un au sommet se casser la figure.

Daisy Miller

C’est le début d’une longue série noire pour le cinéaste et à dire vrai, plus jamais il ne rencontrera le succès après ça si ce n’est avec Mask, l’un des moins bons films de sa filmographie, aidé par la présence de Cher au casting. En parcourant sa carrière on ne peut s’empêcher de trouver ça injuste. Non seulement Daisy Miller est une fantastique adaptation d’Henry James, à l’atmosphère joliment travaillée, rendant justice au roman et au personnage, femme indépendante et libre d’esprit dans une époque où cela était mal vu mais les films qui suivront seront également intéressants, tous dans une moindre mesure. Il y a en effet Enfin l’amour, hommage aux comédies musicales lui aussi très désuet mais fort charmant, Nickelodeon (disponible dans la collection Make My Day ! de Jean-Baptiste Thoret), véritable déclaration d’amour aux pionniers du cinéma mais aussi Saint Jack, fabuleux portrait de dirigeant de maison close trimballé dans les turpitudes de Singapour et surtout Et tout le monde riait, ce film magnifique où les détectives privés ne peuvent s’empêcher de tomber amoureux des personnes qu’ils suivent dont on vous conseille furieusement la découverte.

C’est après ce dernier que la carrière de Peter Bogdanovich se fait moins intéressante. Profondément marqué par la perte tragique de Dorothy Stratten, il tourne Mask et Illégalement vôtre, deux films oubliables avant de réaliser en 1990 le second film qui nous intéresse aujourd’hui, Texasville, suite de La Dernière séance, toujours d’après un roman de Larry McMurtry. Soit pour le cinéaste une certaine façon de tenter de renouer avec le succès même si en ce début de décennie 90, peu de gens déjà se souviennent de lui. Toujours farouchement à part du Nouvel Hollywood (dont les cinéastes, en dépit de leurs hauts et de leurs bas, sont toujours régulièrement cités), plus proche des cinéastes du Hollywood classique avec qui il entretenait des rapports amicaux (on vous conseille d’ailleurs ses recueils d’entretiens parus en deux volumes chez Capricci, intitulés Les maîtres d’Hollywood), Bogdanovich est une anomalie dans le paysage du cinéma américain des années 70 puisqu’il ne voue aucun culte aux cinéastes européens et se réfère toujours aux maîtres américains. La note d’intention de toute la carrière de Peter Bogdanovich peut se trouver dans La Cible (son film le plus moderne et le plus en phase avec son époque finalement) où le personnage de cinéaste qu’il interprète regarde un film classique à la télévision en se disant qu’il ne pourra jamais faire mieux. C’est ce que pointait Thoret dans Le cinéma comme élégie, que le passé traverse comme un fantôme tout le cinéma de Peter Bogdanovich, celui-ci étant nostalgique d’une époque perdue à jamais.

Texasville

C’est ce même fantôme qui traverse Texasville, hanté par La dernière séance. Tous les personnages du premier film sont de retour mais ils ne se sont pas bonifiés avec l’âge, au contraire. De jeunes plein d’énergie du désespoir, les voilà devenus des adultes remplis de désillusions. Le temps a fait son office, les espoirs se sont brisés, les mariages n’ont pas tenus et Duane (Jeff Bridges) est même au bord de la faillite tandis que Sonny (Timothy Bottoms) flirte avec la folie. Le rêve américain n’existe plus, il est mort en même temps que Sam le lion dans le premier film (qui était – c’est loin d’être un hasard – incarné par Ben Johnson, acteur récurrent chez John Ford) et les personnages errent finalement sans d’autre motivation que celle de tenir le coup dans ce monde même s’ils ne semblent pas trop savoir pourquoi. À un moment dans le film, une femme demande à Duane pourquoi il sourit face à une situation qui n’a rien de rôle et Duane lui réplique qu’entre sourire pour rien ou pleurer pour tout, il préférait sourire. Une phrase en forme de note d’intention pour un film au ton amer, suite tardive inégale mais passionnante qui ne relancera malheureusement pas la carrière du cinéaste.

Bogdanovich continuera à tourner mais de moins en moins derrière la caméra, enchaînant de plus en plus les rôles face caméra (notamment dans Les Soprano où il tient un rôle récurrent mémorable). Cela ne l’empêchera pas de réaliser une irrésistible comédie sur le théâtre avec Bruits de coulisses, de diriger River Phoenix dans Nashville Blues, bluette sympathique dans l’univers de la musique country ou encore de clamer une fois de plus son amour pour le cinéma classique avec Un parfum de meurtre (2001), récit proposant son interprétation de la mort de Thomas H. Ince en 1924 sur le yacht de William Randolph Hearst. Il faudra ensuite attendre 2014 pour voir le cinéaste revenir à la fiction pour Broadway Therapy, comédie sous la haute influence de Lubitsch mais sa dernière réalisation s’avèrera être un documentaire, The Great Buster.

The Great Buster

Bogdanovich avait touché au documentaire à plusieurs reprises (notamment pour l’excellent Directed by John Ford en 1971) et avec The Great Buster, il entend rendre hommage à Buster Keaton et resituer l’importance de cet artiste dans l’histoire du cinéma aidé par des intervenants prestigieux. De fait, si l’on avait déjà statué sur l’importance de Buster Keaton dans nos colonnes (un acteur avec un sens de la cascade capable de faire pâlir Tom Cruise), il est bon de se le rappeler surtout que le film déterre une quantité d’images d’archives passionnantes, permettant de tracer le chemin parcouru par Keaton (brillant même quand il faisait de simples caméras cachées) et de montrer qu’il n’a jamais vraiment disparu des écrans comme on le pensait au passage du cinéma parlant. Il n’est d’ailleurs guère étonnant de voir Bogdanovich s’intéresser à la figure de Buster Keaton, acteur qui fut aussi bien malmené dans ses films que dans la vie réelle, spécialiste de la chute mais toujours capable de se relever. Un parcours similaire à celui de Peter Bogdanovich qui chuta de haut dès l’échec de Daisy Miller, qui ne retrouva jamais le sommet mais qui, toujours, a continué de se battre pour tourner et répandre sa cinéphilie (car il fait partie, avec Martin Scorsese et Quentin Tarantino aux Etats-Unis des grands cinéastes cinéphiles, bien aidé par le fait qu’il fut critique avant de devenir cinéaste, à l’instar de Bertrand Tavernier chez nous) avec un amour intact et palpable. Pour ça, on ne peut que lui souhaiter de retrouver sa digne place dans les livres d’histoire du cinéma et on attend de pied ferme des éditions blu-ray de ses autres films. Chez Carlotta, peut-être ?

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  1. Édito – Semaine 21 -

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