La Chute d’un corps : Chimères du 9ème étage…

43ème numéro de la collection Make My Day! présentée par Jean-Baptiste Thoret sous la forme désormais systématique d’un combo Blu-Ray/DVD La Chute d’un corps du journaliste radiophonique Michel Polac est de ces films à la fois mystérieux et limpides dans le même mouvement d’audace formelle et narrative. C’est sous l’impulsion de l’inénarrable Gaspar Noé (fan d’un film alors pratiquement invisible depuis des années, ndlr) que Thoret organise l’édition du troisième long métrage de Michel Polac à des fins quasiment fédératrices, permettant aux cinéphiles contemporains de découvrir ou de re-découvrir une oeuvre révélatrice de son époque (les années 70) et qui prend comme postulat initial le trouble semé par un gourou dans le voisinage d’un immeuble typiquement parisien, et plus principalement sur la figure d’une femme mariée abandonnée par son époux dès les premières minutes du récit.

Marthe (Keller) et son mari (Daniel Ceccaldi) s’aiment d’un molle passion, heureuse et ennuyeuse. Entre les déplacements de Monsieur et l’emploi du temps qu’il organise précautionneusement pour Madame (visite familiale, dîner entre amis, courses, et cetera…) rien ne semble dépasser de cette intimité gentiment concentrée dans l’appartement de leur huitième étage, avec les biens matériels de rigueur. Un jour que son époux est parti pour un long voyage d’affaires outre-atlantique Marthe le trompe avec un amant de passage (Jean-Michel Folon) ; au sortir de leur ébat nocturne la jeune et belle femme entend tout à trac un vague cri puis le bruit d’un corps heurtant le sol de sa terrasse : il s’agit de Carole, fille de député ayant chuté du foyer de l’étage du dessus occupé par un étrange personnage (Fernando Rey, figure buñuelienne par excellence), curieux individu aux agissements thérapeutiques troubles sur lequel Marthe va dans un premier temps mener sa petite enquête (A t-il poussé Carole par-delà le balcon du neuvième étage ? S’agit-il d’une tentative de suicide ? D’une crise de somnambulisme ?) puis adhérer peu à peu à son discours pétri de vérités générales à la fois réconfortantes et fascinantes, faisant de scène en scène un pas supplémentaire vers l’univers d’une secte aux méthodes harmoniques et hétéroclites…

Si les premières minutes de La Chute d’un Corps fondent la tension dramatique du récit sur une narration sciemment elliptique éludant intelligemment tout ce qui pourrait relever de la pure contingence la suite finit par dilater la durée des séquences, allant jusqu’à étirer un psychodrame dans la dernière partie du film sur près d’un quart d’heure de métrage. Outre le charismatique Fernando Rey et la complexe et élégante Marthe Keller les acteurs et actrices du film de Polac parviennent tous à faire exister leur personnage, notamment le décidément irremplaçable Jean-Michel Folon (partenaire fétiche de Maurice Dugowson durant la même décennie, ndlr) qui tient la pellicule sur une petite dizaine de minutes ; sans pour autant montrer exclusivement la facette notoire et néfaste des dérives sectaires La Chute d’un Corps en révèle néanmoins toute l’inconsistance et toute la vacuité, faisant de la figure campée par Fernando Rey un marchand d’espoir aux convictions encore et toujours à re-définir d’une scène à l’autre. A l’image de l’évolution psychologique de Marthe son appartement changera de forme et d’agencement, se videra de ses biens de consommation pour mieux laisser place à une plénitude paradoxalement illusoire, plénitude que la jeune femme ressentira comme une éventuelle « trahison du malheur des autres« .

On pense au Locataire de Roman Polanski pour la dimension à la fois surnaturelle, anxiogène et psychologique des motifs développés avec soin par Michel Polac, tout en songeant aux prémisses d’une oeuvre telle que le Possession de Andrzej Zulawski qui sortira sept ans plus tard. Produit par Albina Du Boisrouvray (également responsable du France Société Anonyme de Alain Corneau qui sortira en 1974, nldr) La Chute d’un Corps est un film tirant de sa charge abstractive un pouvoir de fascination pour le moins édifiant, objet singulier à voir absolument dans sa version Make My Day! Épatant.

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