Why don’t you play in hell ? : Tout pour le cinéma !

Tous les réalisateurs en herbe veulent faire des films et tous le font pour l’amour du cinéma. Dès lors, définir un film comme étant « une déclaration d’amour au cinéma » sonne comme un pléonasme. Et pourtant, chaque réalisateur s’est un jour adonné à l’exercice. Consciemment ou inconsciemment, en ayant cet objectif en tête ou non. Cette semaine dans Shadowz, c’est l’amour inconditionnel que les professionnels du cinéma lui vouent que nous mettons à l’honneur. Les amateurs de cinéma asiatique auront peut-être déjà reconnus le titre de ce film réalisé par Sono Sion. Réalisateur subversif au Japon remettant perpétuellement en cause la société dans laquelle nous vivons, il est également connu pour son univers marqué par l’hémoglobine. Même si Why don’t you play in hell ? n’est pas le film le plus sanglant de sa prolifique carrière, il n’en reste pas moins marqué visuellement et artistiquement.

Sorti en 2013, on retrouve dans ce film des acteurs bien connus dont certains, en plus d’avoir eu une belle carrière au Japon, ont su briller à l’international. Comme Jun Kunimura (Muto) qui peut se targuer d’avoir notamment tourné pour des réalisateurs comme Ridley Scott (Black Rain), Quentin Tarantino (Kill Bill : Volume 1), Roland Emerich (Midway) ou même très récemment sous la direction d’un petit frenchie du nom de Cédric Nicolas-Troyan avec le film Kate. On y retrouve également la sublime Fumi Nikaidõ (Michiko) dans le rôle principal sous les traits d’un personnage que l’on ne souhaiterait pour rien au monde être notre ennemi. Tout comme Megumi Kagurazaka qui n’est autre que la femme du réalisateur et, bien que n’apparaissant que le temps d’une seule véritable scène, marque les esprits par sa sauvagerie. Les autres acteurs Hiroki Hasegawa (Hirata), Gen Hoshino (Koji Hashimoto) et Tak Sakaguchi (Sasaki) ont eu beaucoup plus de mal à se faire connaître par delà nos contrées malgré des filmographies parfois surprenantes que nous vous invitons à découvrir.

Difficile de résumer clairement ce film chaotiquement chaotique, où références et figures de styles visuelles magnifient un scénario saboté avec panache par sa propre narration. Hirata est un jeune étudiant qui n’a qu’une vocation, faire un chef-d’œuvre cinématographique avec ses amis proches. Michiko est une enfant nationalement connue pour une publicité de dentifrice dont le père est un chef yakuza très influent dans la région. Sa mère quant à elle, est envoyée en prison après avoir joyeusement trucidé des yakuzas d’un gang rival (celui de Ikegami) qui s’étaient infiltrés chez elle dans le but de tuer son mari. L’histoire débute réellement 10 ans plus tard lorsque Muto, chef du gang yakuza, souhaite réaliser un film en l’honneur de sa femme qui sort de prison et lui a sauvé la vie. Les destins croisés de ces personnages les amènent sur l’échelle menant aux portes du septième art.

Quand on parle de cinéma japonais, il y a souvent deux styles drastiquement opposés qui, en général, nous sautent aux yeux. En dehors des styles d’animation splendides de Hayao Miyazaki ou plus généralement des studios Ghibli (entre autres), les films live sont extrêmement marqués visuellement et souvent influencés par des cinéastes de génie encore trop méconnus en France. Soit on ne peut que s’extasier devant la maîtrise sans pareille de cinéastes parfois visionnaires comme Hirokazu Kore-eda, Kyoshi Kurosawa, Ryusuke Hamaguchi ou plus anciennement les ténors du cinéma japonais tels que Akira Kurosawa ou Yasujirõ Ozu. Soit on ne peut qu’être subjugué par les univers extrêmement marqués visuellement de cinéastes exceptionnels comme Takashi Miike ou Takeshi Kitano. Indéniablement, et ce n’est pas surprenant puisque le film se retrouve sur la plateforme Shadowz, Sono Sion fait partie de cette seconde catégorie de cinéastes japonais à la mise en scène énergique, imagée et haute en couleur (surtout le rouge).

Si visuellement Why don’t you play in hell ? est totalement identifiable, il n’en reste pas moins intelligent sur ce qu’il raconte (ou essaie de raconter). L’un des premiers éléments dont traite le film, puisque c’est sa scène d’ouverture, n’est ni plus ni moins la question des enfants stars. Quand on connaît un petit peu le travail de Sono Sion, il s’agit d’une critique parfaitement en accord avec ce qu’il pourrait dénoncer et c’est d’autant plus vérifiable si l’on retrace avec détail le parcours de Michiko, qui finit sa vie dans les bras de celui qui était secrètement amoureux d’elle lorsqu’il était jeune. La seconde question que traite le film sans surprise pourrait être dépeinte comme les dérives de la passion. Si l’on devait traduire lyriquement le film, on pourrait dire « Tournons jusqu’en enfer » ou plus joyeusement « Tournons un putain de film » comme Hirata le dit à de multiples reprises. Son personnage est d’ailleurs complètement fou à ce sujet et contraste totalement avec Sasaki ou Koji dont les caractères sont nettement plus terre à terre. Mais Hirata n’a pas de limite pour accomplir son désir, c’est précisément ce qui peut le rendre dangereux. À ce stade, le discours est plus évasif. Nous incite-t-il à déployer toutes nos capacités dans la réalisation de nos projets et de nos rêves ? Ou met-il en garde sur les dérives qu’une société qui pousse sans arrêt à se surpasser peut provoquer ? Toujours est-il que Why don’t you play in hell ? comme son titre l’indique, cherche à questionner, il créé le débat jusque dans son titre. En tout cas dans sa version anglophone, mais l’interrogation semble belle et bien faire partie du titre original.

Si tout le film semble suivre une ligne assez claire, la conclusion peut diviser. Visuellement la mise en scène est propre, claire et poétique. Le rideau qui se ferme, le plan sur le projecteur, la présence de tout le monde. L’onirisme de cette scène est très jolie mais vite enlaidie par la scène finale où Hirata court seul dans la rue, les bobines à la main. Criant « Yatta » comme cri de victoire, maladroitement traduit par « Je l’ai fait », qu’il aurait été judicieux de traduire plus neutralement par « C’est fait » ou « Enfin ! ». Non seulement cette conclusion, bien que logique dans la continuité scénaristique, jure avec l’ambiance générale du film et surtout des Fuck Bombers, le groupe de cinéastes de Hirata depuis qu’ils sont jeunes. Il finit le film seul, sans ses amis pour le soutenir alors que depuis le début, et plus encore lorsqu’il réussi à convaincre Sasaki de se joindre à eux de nouveau, le film prône cette atmosphère amicale et bon enfant que les passions unissent. Evidemment son rire cinglé et sa rhétorique infaillible concernant son art rendent son personnage loin d’être psychologiquement sain. Cela démontre fatalement d’une passion maladive et d’une volonté exacerbée de tout faire pour le cinéma. Même si la mise en scène finale tend à montrer un aspect idyllique à la conclusion de son projet (tout le monde est là lors de la présentation de son film, jusqu’à son vieil ami projectionniste), on sait pertinemment qu’il finit seul, ses bobines sous le bras. Et le sentiment en ai fortement accru à cause de la traduction. D’où le questionnement au sujet des passions dont la mise en scène remet en cause la pleine légitimité. Même dans la baston sauvage pleine d’hémoglobine, on trouve toujours quelque chose d’intéressant à tirer et analyser.

Comme tous les films dont les cinéastes affichent clairement leur amour pour le cinéma, il est difficile de saisir toutes les références disséminées de ça de là au sein de la mise en scène, et il est encore plus difficile d’en voir toutes les influences. Idem que comprendre rétroactivement quels ont été les films que Why don’t you play in hell ? a pu influencer. Les plus évidentes sont bien évidemment Le Jeu de la mort avec Bruce Lee dont Sasaki reprend le costume et l’identité, et on ne peut non plus omettre Kill Bill et plus généralement l’atmosphère des films de Tarantino dont Sono Sion s’imprègne à merveille. On ne peut non plus exclure l’idée que Ne Coupez pas !, réalisé par Shin’ichirō Ueda ayant beaucoup fait parler de lui récemment notamment grâce au remake français réalisé par Michel Hazanavicius (par ailleurs plus qu’honnête) intitulé en revanche Coupez !, a été influencé par ce genre précis de cinéma. Vous êtes avertis, si vous aimez le cinéma gore, un peu méta, imagé et stylisé visuellement avec un acting un tantinet cringe, propre à ces productions japonaise extraverties, alors Why don’t you play in hell ? ne peut qu’être un film fait pour vous !

L’une des références les plus visibles par ailleurs est le T-shirt porté par Hirata montrant une statuette des oscars avec écrit Cannes juste au-dessus. Le t-shirt fait sourire au premier abord, donnant presque le sentiment que l’équipe des costumes s’est plantée sans savoir vraiment faire la différences entre les deux cérémonies. Cela signifie surtout une certaine ambition de la part de Sono Sion à viser ce qu’il y a de mieux et cela se caractérise au travers de son personnage principal dont l’ambition démesurée s’approche de celle de faire tout bonnement le meilleur film de tous les temps. Après coup, il est amusant d’apprendre que le film ait été présenté à la Mostra de Venise en 2013 et qu’il ait gagné le People’s Choice Award du festival du film de Toronto la même année. Le film remporte même le prix du public à la 19è édition de L’Étrange festival. Même si le t-shirt se veut plus comme une référence, un peu fun du fait de la dissociation entre la statuette des Oscars et le fait qu’il y ai marqué « CANNES », il renforce l’ambition de Hirata qui, malgré un sens artistique plus qu’amateur, déploie une énergie, une ambition et une confiance en ses capacités au-delà de toutes limites. L’esprit shônen à son paroxysme, le roi des cinéastes, ce sera lui.

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Article réalisé dans le cadre d’un partenariat avec la plateforme Shadowz.

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