Le Défilé de la Mort : Mr Jones contre Hirohito…

Retour sur une série B de l’âge d’or du cinéma hollywoodien, éventuel épisode d’un feuilleton hypothétique mais plutôt alléchant formé par un tandem de personnages logiquement complémentaires incluant d’une part l’héroïque et un rien arrogant Mr David Jones et d’autre part le débonnaire et profondément humain John Sparrow, respectivement interprétés par la star du moment Alan Ladd et le magnifique second couteau William Bendix ; une série B au titre original purement indicatif et contextuel (China) mais vendue sous le titre accrocheur du Défilé de la Mort pour l’exploitation française, production d’un budget s’élevant à 2 million de dollars (une somme considérable pour l’époque, ndlr) et réalisée par l’artisan mesestimé John Farrow, le tout sous la coupe bienveillante et avisée des studios Paramount alors à l’acmé de leur gloire…

Très gros succès public au moment de sa sortie en 1943 (les recettes du film s’élevèrent au centuple sur le seul territoire américain, ndlr) Le Défilé de la Mort semble aujourd’hui à la fois étrangement désuet dans sa portée idéologique et/ou historique et éminemment moderne du point de vue technique dans le même mouvement de cohésion artistique. Gros film de propagande anti-nippon réalisé à l’aune de la Seconde Guerre Mondial et moins d’un an après la célèbre attaque de Pearl Harbor cette production Paramount pour le moins ambitieuse narre la trajectoire d’un américain baroudeur, individualiste et peu scrupuleux (Mr Jones) et de son faire-valoir tendre et dévoué (John Sparrow) dans les contrées chinoises en proie aux exactions japonaises…

D’abord peu préoccupé par le sort des autochtones et uniquement désireux de faire son beurre dans la vente d’essence destinée à alimenter les forces militaires nippones Mr Jones va peu à peu prendre conscience des désastres perpétrés sur le peuple chinois par l’ennemi, croisant la route de l’idéaliste et philanthropique Carolyn (Loretta Young, icône fatale du cinéma des années 40, ndlr) qui va, avec la sympathie naturelle de son comparse John Sparrow, l’amener à devenir moins égoïste, plus altruiste et finalement de moins en moins intéressé par son commerce, jusqu’à manifester une abnégation que l’on ne soupçonnerait pas cachée derrière son manteau d’aviateur, son feutre assorti et sa mine un tantinet brusque, fascinante et impénétrable.

On pense forcément aux aventures du célèbre Indiana Jones que Steven Spielberg et Georges Lucas développeront quatre décennies plus tard à la vision d’un Alan Ladd jouant les antihéros ambigus et subtilement misogynes, le personnage de Mr Jones portant le même nom que l’éminent archéologue tout en partageant avec lui la même ambiguïté morale et la même goujaterie suffisamment jubilatoire et susceptible de le rendre attachant in fine. Du reste la figure de Sparrow n’en demeure pas moins superbement caractérisée par John Farrow, jouant d’un sentimentalisme que ne manqueront pas de perpétuer les chantres du néoréalisme une dizaine d’années plus tard (Roberto Rossellini et Vittorio De Sica en tête) au regard de ce petit garçon asiatique trouvé miraculeusement par le partenaire de Jones à des fins adoptives… Si Le Défilé de la Mort a le plus souvent recours à un manichéisme manifestant très vite ses propres limites (des chinois très très gentils, des japonais très très méchants, et cetera…) la technicité du réalisateur arbore sa virtuosité dès les premières minutes du récit, à l’image de ce long plan-séquence suivant à la trace le personnage de Sparrow dans les décombres d’un village bombardé par les japonais ; en résulte une production à la hauteur de ses moyens, campée par des personnages au travers desquels le public d’hier et d’aujourd’hui peut aisément s’identifier ou a contrario faire office de modèle.

Disponible aux éditions Elephant Films depuis ce 14 juin en combo Blu-Ray et DVD Le Défilé de la Mort est de toute évidence un film a resituer impérativement dans son contexte pour en considérer l’impact et la portée historique. Une série B de facture tout à fait honorable, petite référence hollywoodienne des années 40. Nous recommandons.

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