The Sadness : They’re all mad here !

Fut un temps où fantasmer la sortie d’un film était notre sport favori. Nous sommes les derniers rescapés d’une époque où internet n’existait pas. Loin de nous l’idée de partir dans des élucubrations dignes d’un éternel sédentaire s’exclamant que c’était mieux avant. Non ! Seulement, nourrir une attente nous manque cruellement. Nous regrettons parfois le temps où seules les presses spécialisées nous permettaient de nous tenir au courant des sorties plus ou moins proches. Ainsi, quand des journalistes encensaient un film comme un véritable choc, nous devions les croire sur parole et nous contenter (éventuellement) de quelques images pouvant illustrer les textes. L’attente qui était générée se montrait généralement proportionnelle à l’enthousiasme du critique ayant accouché du papier. Globalement, ces prévisions se manifestaient souvent après de gros festivals. Des expectatives furieuses de la trempe de Braindead qui avait tout fracassé à Avoriaz en 1993 sont nettement plus discrètes aujourd’hui. Aussi, depuis près d’un an, un film revient sur toutes les lèvres. Avec un parcours exemplaire de festival en festival, The Sadness se prédisposait d’emblée parmi nos plus grosses attentes de l’année.

Premier film du réalisateur canadien Rob Jabbaz, The Sadness a été vendu comme un film extrêmement violent, gore, excessif… La critique et les spectateurs qui ont croisé sa route l’ont décrit comme un uppercut craspec aussi difficile à vendre dans un circuit conventionnel (comprenez en salle) qu’à appréhender pour un spectateur non-averti. Nous connaissons les affres des gens du marketing qui n’hésitent jamais à grossir les traits et à toujours gonfler les propos pour se faire du beurre sur le dos d’un film au concept fort. Seulement, lorsque les critiques que nous suivons assidûment depuis toujours partagent cet avis et que d’autres membres de notre rédaction se montrent tout aussi enthousiastes, difficile de ne pas retrouver cette sensation d’aspiration qui nous est si chère. Fort heureusement, The Sadness s’est trouvé un distributeur assez fou pour lui faire pointer le bout de son nez dans nos salles. Est-ce que notre attente a été comblée comme nous l’imaginions ?

Après un an de lutte contre une pandémie aux symptômes relativement bénins, une nation frustrée finit par baisser la garde. C’est alors que le virus mute spontanément, donnant naissance à un fléau qui altère l’esprit. Les rues se déchaînent dans la violence et la dépravation, les personnes infectées étant poussées à commettre les actes les plus cruels et les plus horribles qu’elles n’auraient jamais pu imaginer. Au milieu de ce chaos sans précédent, Jim tente de retrouver sa petite-amie afin qu’ils s’extirpent ensemble de cet enfer.

Proposer un film de l’ampleur de The Sadness dans nos salles relève du pari sévèrement couillu et casse-gueule. Oui, le film de Rob Jabbaz ne faillit absolument pas à sa réputation : c’est crade, violent, méchant et sans concession. Est-ce pour autant le film le plus abject jamais fait ? Clairement pas ! S’il évoque vivement les productions de la Catégorie III de Hong-Kong et ne renie pas ses influences aux splatter movies (Blood Feast, Bad Taste et consorts), ce n’est que pour mieux venir titiller la corde sensible des fans de ce genre de films sans jamais prendre le risque de dépasser les limites. En effet, bien qu’il renferme une multitude de séquences graphiques, le film de Rob Jabbaz ne va jamais au-delà de ce que la morale attend de lui, préférant choisir la suggestion lorsque la tension devient trop insupportable. C’est en frôlant à de multiples reprises les limites de la bienséance que le réalisateur inscrit son film parmi les expériences les plus jubilatoires que le cinéma nous ait offert depuis longtemps. Nul besoin de montrer que le danger peut toucher n’importe qui, même les nourrissons, là où montrer un berceau ensanglanté suffit amplement à impacter notre rétine. Et en parlant d’impacter notre rétine, Jabbaz s’est bien gardé de vous dévoiler ce qu’il est possible de faire via un orifice oculaire, bref… The Sadness est clairement un film fou, mais porté par un amoureux du genre qui aime y voir un exutoire fun plutôt qu’une tribune avilissante et choquante juste pour le plaisir de remuer les tripes du spectateur sans y apporter de vraie notion artistique derrière. Car, outre sa violence graphique et amorale sur les bords, Jabbaz distille un propos politique (malgré lui, ce n’était pas son but d’après ses dires) qui porte le film vers une sphère bien plus grande que le simple plaisir régressif qu’il procure.

Tourner son film à Taïwan n’était que pure coïncidence. Il s’est avéré qu’il a eu l’occasion de poser ses caméras au milieu du premier confinement de l’île avec la disponibilité entière des équipes taïwanaises durant un pic pandémique de la COVID-19. Quand on constate comment la Chine confine pour si peu de cas et contrôle absolument tous ses citoyens qui sont obligés de montrer patte blanche, difficile de ne pas y voir un joli pied de nez de la part de Jabbaz. D’ailleurs, une séquence en milieu de métrage appuie grandement la thèse qu’il a une idée bien précise de la manière dont il perçoit les institutions et leur façon de gérer la crise. Le hasard a voulu que cela se passe à Taïwan… mais il aurait eu exactement le même impact si le film s’était déroulé en Corse (la dynamite en plus, sic !). De plus, débaucher des acteurs chinois lui confère une certaine souplesse dans le sens où ces derniers sont capables de repousser des limites, ce que peu d’acteurs occidentaux accepteraient de faire. Ce n’est pas le tout de charcuter son prochain à tout va dans le but d’organiser une gigantesque orgie dans le sang (South Park l’a fantasmé, Jabbaz l’a fait !), il faut pouvoir défendre son image publique derrière. Si Jabbaz vit assez bien les retombées autour de son bébé, il n’en oublie jamais de saluer ses acteurs, et particulièrement Tzu-Chiang Wang (le businessman) qu’il voit comme le vrai héros de son film. Ce dernier transmet parfaitement tout l’effroi qu’entend distiller Jabbaz au cœur de son film. Ce qui fait peur ne réside pas seulement dans les actes abominables commis par les infectés, mais bel et bien dans le fait qu’on puisse se retrouver torturé, violé et mutilé par son propre père, sa mère, sa sœur… Grâce à des explications simples, le film parvient à raconter son concept et la manière dont agit le virus. Ainsi, le dernier tiers du film, s’il délaisse l’aspect graphique des mises à mort, provoque une vraie frayeur. Comment sortir d’une telle frénésie ? Est-ce seulement envisageable ? Les derniers dialogues entre Jim et Katie arrachent le cœur tant toutes ces peurs nous sont envoyées en pleine poire. Rob Jabbaz nous laisse sur une sensation à la fois réjouissante et terriblement nihiliste. Réjouissant dans le sens où The Sadness est un défouloir méchamment crade à rendre fiers les amateurs de la Troma et nihiliste pour son aspect « no future » en rejet total avec le moindre espoir de retrouver notre vie d’avant la pandémie.

Résolument fataliste, The Sadness est un roller-coaster d’une intensité folle et une expérience atypique à vivre impérativement en salle. Au milieu d’une masse de films soit-disant gores qui osent à peine montrer la moindre parcelle de membre coupé, The Sadness vient appuyer le fait qu’un tel cinéma est encore possible au sein des circuits conventionnels. Si vous comptez emballer votre crush en lui proposant un film d’horreur, vous risquez fortement de vous retrouver bêtement avec la veuve poignet en fin de soirée. En revanche, si vous en avez marre des productions horrifiques calibrées au jump-scare près, que la vue de milliers d’hectolitres de sang ne vous rebute pas et que vous faites preuve d’un second degré à toute épreuve, The Sadness est la bouffée d’air hystérique qu’il vous faut !

2 Rétroliens / Pings

  1. Hobo with a shotgun : Do you like school ? -
  2. Terrifier 2 : Fun, gore et craspec ! -

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