Junk Head: Une jouissance haut de gamme

Le synopsis est on ne peut plus classique du genre post-apocalypto-dystopique: l’humanité, victime de son hubris, est devenue stérile. L’émissaire Parton est expédié dans la ville souterraine pour trouver un remède. L’animation en stop-motion a-t-elle accouché, elle, d’un nouveau chef d’œuvre ?

Né en 1971, Takahide Hori a suivi un cursus d’arts plastiques : peinture, sculpture, fabrication de poupées et marionnettes… En 2009, en autodidacte forcené, apprenant la technique du stop motion par ses propres recherches, il se met à la réalisation et finit en 2013 Junk Head 1, un court d’animation en stop-motion de 30 minutes qui remporte le Prix du Meilleur Film d’Animation au Festival de Clermont Ferrand. Le métrage qui sort mercredi 18 mai en est la version longue. Celle-ci a remporté, excusez du peu, le Prix Satoshi Kon au Fantasia Festival de Montreal, le Prix du Meilleur Nouveau Réalisateur au Fantastic Fest de Austin, et la Cigogne d’Or du meilleur film d’animation au Festival du Film Fantastique de Strasbourg. Le parcours solitaire et plein d’abnégation de ce réalisateur est à rapprocher de celui d’un autre Japonais : Ujicha et ses métrages, comme Violence Voyager (2018), en geki-mation (papier découpé). La thématique comme la technique du film partagent, elles, bien des points communs avec le récent Mad God de Phil Tippett.

Le film réussit le prodige de nous rendre extrêmement attachants une foultitude de personnages alors que ceux-ci n’ont pas d’yeux, cette « fenêtre de l’âme », ce qui d’ordinaire contribuerait à une atmosphère horrifique: que l’on songe à l’excellent Coraline (Henry Selick, 2009, Cristal du long-métrage au Festival international du film d’animation d’Annecy) dont les boutons noirs ont traumatisé moult publics familiaux qui s’attendaient au fameux et inoffensif film d’animation à destination des enfants ou à l’ogre du Labyrinthe de Pan (Guillermo del Toro, 2006). De surcroît, ils ne s’expriment que par des sons inintelligibles, à la limite du borborygme, traduits par des sous-titres, ce qui contribue à cet aspect du scénario qu’est la découverte progressive d’un univers et de ses habitants, sur fond d’énigmes à résoudre, tout en conférant une indéniable dimension humoristique. Pourtant, tout ce bestiaire parvient à transmettre ses émotions et ressentis, notamment grâce à une palette d’effets de mise en scène très variés et dynamiques.

Le tout mignon personnage principal, surnommé Junkers, suscite immédiatement la sympathie, évoquant irrésistiblement Robert le hérisson des Feebles (Peter Jackson, 1989). C’est le petit nouveau qui ne maîtrise aucun code, qui ne possède aucune capacité particulière (même s’il est ironiquement pris pour un dieu par certains), mais qui va devoir s’adapter et évoluer, à la rencontre de créatures toutes plus étranges et imprévisibles les une que les autres, ce qui ne manquera pas de générer de picaresques déboires. En effet, le thème de la Chute, de la résurrection résiliente de cette « Junk Head » est omniprésent: dès la vertigineuse plongée initiale et tout au long du récit à la suite des différents démembrements dus à de sauvages interactions, notre héros subit un véritable martyre, évidemment source de renaissance. Toutefois, de nombreuses touches humoristiques allègent la tonalité pathético-tragique: des zooms sur cette tête avec musique épique aussitôt niée, des scènes burlesques (la tête-ballon, une attaque à la Matrix totalement foireuse ) et surtout les attitudes des personnages secondaires savoureux malgré un chara design épuré. Le trio d’adjuvants tout en rondeur est ainsi assez jouissif à voir évoluer, entre dissensions internes et réactions outrées. Au nombre des comic reliefs plus discrets, on retrouve également des petits monstres carnassiers et charognards, croisements de vers et de mille-pattes, qui sont fréquemment dérangés dans leurs repas, voire écrasés, et qui manifestent leur indignation bien compréhensible, mais, malheureusement pour eux, inaudible.

Le bestiaire est inventif et varié, sous l’influence des créatures de Giger. On a droit à toute une série de variations sur le thème d’Alien : Alien-araignée, Alien-centipède recrachant ses excréments par une de ses bouches…mais aussi un gentil xénomorphe lécheur nommé Toro, au point de vue parfois partagé par le spectateur au moyen de la vision subjective, dont l’appendice sera à l’origine d’une confuse obsession de Junkers. Celui-ci croise également des vers carnivores surgissant très abruptement de trous dans les murs (telles les créatures de Tremors, film de Ron Underwood sorti en 1990, et leurs foudroyantes attaques), qui peuvent, le cas échéant, s’avérer être de providentiels adjuvants (et qui, de toute façon, ne digèrent pas le héros dans sa totalité) ou des bustes prodiguant de savoureuses protubérances, objets de bien des convoitises. On n’est pas dans du Disney et la couleur rouge est associée à tout ce dangereux bestiaire (aux gencives rouge saturé et dents déchiquetantes clairement exposées par gros plans et contre-plongées), notamment lors de séquences bien gores : tête arrachée, corps dévoré à moitié, corps dépiauté… Le rouge tapisse murs et sols, le rouge habille les dominatrices ultra-bodybuildées.

Cette touche de couleur vive est unique dans le chronotope qui nous est exposé. Takahide Hori a affirmé vouloir limiter, la gamme de couleur de celui-ci: « son univers étant quasiment uniquement composé d’asphalte et de béton […] Le rouge sang me paraissait être la seule couleur à même de représenter la vie ». On se rappelle, pour des films radicalement différents, le choix signifiant du rouge par Steven Spielberg dans La Liste de Schindler (1993) ou Ingmar Bergman (notamment pour les fondus) dans Cris et Chuchotements (1972). Le cadre dystopique est ici extrêmement abouti, magnifié par la direction artistique et la mise en scène: les ponts et couloirs savamment élaborés de ce labyrinthe ocre sont explorés tour à tour par des plans larges pour suggérer l’immensité ou plus serrés pour susciter la claustrophobie, avec moult variations d’angles de vues et de mouvements de caméras lents ou rapides; les minutieux décors de cet univers steampunk rétro-futuriste fourmillent de détails; la musique intensifie de multiples tonalités, de l’ironie au pathos; sirènes et fumées assourdissent et aveuglent; la lumière sublime émotions et ambiances. Le dynamisme inventif de la réalisation est permanent et permet une pleine immersion, notamment grâce à la multiplication des points de vue, par exemple à travers les successives visions de notre Junk Head esseulée dont la découverte d’un nouveau scientifique cite Robocop de Paul Verhoeven (1987). Le combat final sera un sommet de virtuosité, la mise en scène instaurant un souffle épique détonnant.

En contrepoint de ce monde oppressant, les flashbacks permettent d’expliquer les origines de la catastrophe et le voyage du héros (selon les critères de Joseph Campbell). Le souvenir de Junkers est assez glaçant et révèle un cadre froid et aseptisé: le visage n’est qu’un masque inexpressif de Playmobil, sans souci de réalisme, les images de nature sont artificielles, la cupidité règne et la danse, allégorie des rapports humains, ne peut être que virtuelle. Une tout autre danse, bien plus chaleureuse celle-ci, aura lieu entre Junkers et un « chaperon rouge » fort attendrissant. En effet, l’univers du conte contamine la froideur dystopique et engendre un semblant de féérie. Outre ce chaperon, être abandonné qui revit et se découvre une identité à travers son costume, qu’un « loup » protège (et comment ne pas songer au sublime Jin-Roh, la brigade des loups de Hiroyuki, Okiura, sorti en 1999), on a affaire à trois ogres (sous deux apparences différentes) ou bien à de fascinantes créatures sylvestres en lien avec un arbre de vie. En Junkers et ses tâches assignées, il n’est pas interdit de voir un mixte de Cendrillon et de Cosette qui, tel un protagoniste de jeux vidéos, expérimente de multiples game over. Enfin, son entrainement incessant et ses multiples métamorphoses renvoient aux schémas narratifs du shonen.

Une dimension métafilmique est également à souligner dans ce film, décidément d’une richesse de sens bluffante. Ainsi le processus de création est reproduit dans l’univers intradiégétique, telle une mise en abîme de l’impressionnant travail de Takahide Hori (qui a d’ailleurs déclaré que Junkers, c’était lui). Fondus et musique sont convoqués pour une nouvelle incarnation de notre malheureux Frankenstein démantibulé, évoquant la joie créatrice du réalisateur, représenté par un scientifique empathique. Assemblé de bric et de broc, issu d’objets et de matériaux de récupération plus ou moins rouillés, cet hybride mutique entre scaphandrier et poubelle-balai, rebaptisé  » junkers », représente tout le labeur du passionné, sans moyens financiers excessifs. Comme figure du spectateur cette fois, on croise une sorte de gardien entre Atlas et Prométhée, veillant sur le feu derrière un hublot depuis 400 ans. Indice de la bienveillance du réalisateur envers son public, il se verra offrir un siège créé par Junk Head qui a appris de ses observations. On peut aussi mentionner l’illustration du lien entre le mouvement et l’apparence de vie, principe essentiel du stop-motion, lors du flashback du « chaperon rouge » : aux dynamiques allers-retours de l’enfant, dans un plan fixe, pour exalter son bonheur reconquis, s’oppose l’immobilité mortifère de son sauveur, créature ayant perdu toute animation.

Vous l’aurez compris, Junk Head est un must-see pour tout amateur d’animation, pour tout amateur de science-fiction, pour tout cinéphile, pour tout être vivant avant l’Apocalypse annoncée. Foncez dès le 18 mai!

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