Massacre à la Tronçonneuse : 50 ans de boucherie

Les années 70, en pleine guerre du Vietnam, à l’orée du scandale du Watergate : l’Amérique se réveille et se révolte. Des indignés, des intellectuels, des artistes portent haut leur voix, leur poing, leur plume ou encore leur caméra. Le bruit de la contestation gronde dans toutes les rues et un vent nouveau souffle. La jeunesse dit non à l’American way of life selon Richard Nixon. George Romero, Wes Craven, John Carpenter, David Cronenberg ou Tobe Hooper font partie des révoltés. A eux tous, ils incarnent la nouvelle vague du film de genre, et c’est l’horreur qu’ils choisissent. La révolution zombiesque est en marche : Hollywood ne s’en remettra pas.

Genèse

Dans les années 1970 fleurit tout un tas de films – aujourd’hui considérés comme des classiques – qui fichent un sacré coup de fouet au cinéma fantastique et horrifique : La nuit des morts-vivants, Zombie, Halloween, Evil Dead… autant de titres qui sont venus bouleverser le genre et son état d’esprit. Parmi les flaques de sang, entre deux invasions barbares sort également Massacre à la tronçonneuse, l’un des films d’horreur qui donne encore, cinquante ans plus tard, des sueurs froides aux cinéphiles – presque autant que la scène de douche de Psychose. Deuxième film d’un jeune réalisateur texan nommé Tobe Hooper, Massacre à la tronçonneuse se nourrit des faits-divers qui agitent la chronique à l’époque.

Tout commence avec l’histoire d’un jeune étudiant qui, pour Halloween, s’était fabriqué un masque en peau humaine, à partir d’un cadavre. Bingo : le costume de Leatherface semblait tout trouvé. Mais là où le film va tirer le plus son inspiration, c’est dans l’affaire Ed Gein, tueur nécrophile en série. Ed Gein s’est en effet rendu célèbre suite à la découverte chez lui d’abat-jours, rideaux, gants et autres draps en peaux humaines (plein d’accessoires de maison, en somme), ainsi que de petits bouts de corps humain flottant dans des bocaux. La réalité surpasse franchement la fiction. Surnommé « le boucher de Plainfield », Gein est accusé d’avoir assassiné deux femmes (dont la tête d’une d’entre-elles – Mary Hogan – est retrouvée chez lui dans un sac en papier) et mutilé plusieurs cadavres qu’il aurait lui-même déterré. On retrouve dans sa maison des restes provenant de corps si nombreux qu’il n’a pas été possible de les attribuer tous aux violations de sépultures pour lesquelles il plaida finalement coupable. Des faits et des détails repris en grande partie dans Massacre à la tronçonneuse, mais aussi dans le Psychose d’Alfred Hitchcock. 

Ustensiles/Objets de maison/masque confectionnés par Ed Gein

Cependant si le parfum de fait-divers flotte dans l’air la trame de Massacre à la tronçonneuse demeure bête et méchante, voire linéaire : le parcours vers l’horreur de cinq jeunes étudiants en vadrouille dans un Texas moite et puant. Car sur leur route, c’est le diable qui leur tombe dessus. Et voilà les ados pris dans une boucherie en bonne et due forme, le tout accompagné de la douce musique d’une tronçonneuse.

Une sortie chahutée 

Avec son tout petit budget (140 000 dollars), Massacre à la tronçonneuse sort sur les écrans le 1er octobre 1974 aux États-Unis. Jackpot. C’est un coup de tonnerre en salles – le film amassant près de 36 millions de dollars au box-office. Mais de l’autre côté de l’Atlantique, la messe n’est pas dite. La censure s’empare du film de Hooper, et le colle au poteau : « violence trop excessive« , « oeuvre d’un détraqué« , etc… La France devra attendre 1979 et la sortie du métrage en VHS René Château pour découvrir ce que le monde a voulu lui cacher : la barbarie dans son plus pur appareil – une réponse, par la violence, à la violence subie par tout un pays, ici les États-Unis. Massacre à la tronçonneuse sortira finalement cinq ans plus tard dans les salles françaises, profitant de la vague des slashers qui déferle à l’époque et qui fonctionne auprès du public. 

Outre-Manche, c’est un revers pour le réalisateur. La censure frappe encore et cette fois, c’est jusqu’en 1999 que le public britannique doit attendre de découvrir Massacre à la tronçonneuse, ce film que l’Europe entière a condamné et interdit – participant par là même à la construction de la mythologie du film et à son succès international. Car, on le sait bien, tout ce qui est prohibé est tentant… Pourtant, des pépettes et des auréoles de gloire, Tobe Hooper et Kim Henkel (producteur du film), n’en verront rien. Une sombre histoire de droits, de mafia et de corruption qui engage dans la partie Louis Peraino, figure du grand-banditisme ainsi que Bryanston, distributeur ayant fait fortune avec Gorge Profonde. Un enfer qui a duré sept ans et qui s’est soldé par un Peraino en cage, pour obscénité et pornographie. Il y a quelque chose de pourri au royaume de Massacre à la tronçonneuse, un flou total qui règne dans la véritable législation des droits.

Leatherface, la suite 

Pourtant, cela n’empêche pas la Cannon de Menahem Golam et Yoram Globus de lancer la production de Massacre à la tronçonneuse 2 – avec Tobe Hooper de nouveau aux commandes. Mais le parti-pris change radicalement et le réalisateur décide d’inscrire cette suite dans la comédie – le projet était celui du pastiche, du recyclage de toute la série de films d’horreur qui envahit les écrans à l’époque. Mais le résultat n’est pas au goût des producteurs de la Cannon qui exigent le retour à la case « film de genre », l’intrigue se situe toujours au Texas avec des meurtres en série à résoudre et des flics dépassés. 

Fort d’un budget de 5 millions de dollars, celui-ci se réduit au fur et à mesure du tournage à cause, en partie, de difficultés financières de la maison Cannon. Résultat : des réécritures constantes et des SFX plus légers, au grand dam de Tom Savini. La production de cette suite s’achève davantage dans la douleur lorsque Golan et Globus, lors des projections tests, s’aperçoivent de la finalité du film. Une comédie d’horreur déjantée où lors d’une scène ahurissante, Leatherface fait joujou avec sa tronçonneuse dans l’entrejambe de l’animatrice simulant une multitude d’orgasmes. Les producteurs tranchent dix minutes de métrage et sauvent ce qu’ils peuvent du naufrage annoncé. Massacre à la tronçonneuse 2 sort le 22 août 1986 et sonne comme un flop retentissant cet été-là.

Descente aux enfers

Clap de fin avec la Cannon. Le label « Massacre à la tronçonneuse » est repris par la New Line – parce qu’on ne laisse pas la famille Sawyer dans un coin. Maison mère de la saga des Freddy, la New Line se lance très rapidement dans un numéro 3 des aventures de Leatherface. La consigne est donnée de retrouver le style du premier opus (une utopie qui ne quitte aucun des studios qui ont repris l’affaire). Partant d’un très bon scénario du romancier David J. Schow, l’histoire se voit réécrite par les cadres de la New Line, chacun allant de ses petites annotations et remarques. Massacre à la tronçonneuse 3 met en scène un couple qui se rend en Floride en traversant le Texas. Mais au détour d’une station-service, les protagonistes vont tomber sur un pompiste pervers, prendre peur et se paumer dans le désert, tombant ainsi nez à nez avec notre bon vieux Leatherface. Mêmes ingrédients, mais terre plus hostile. 

Mettant en vedette Viggo Mortensen dans l’un de ses premiers rôles (recalé dans un premier temps, puis rappelé en urgence trois jours avant le début du tournage), le film se découvre comme le plus faible de la saga. Au-delà même de la nigauderie des scénarios, à mesure des reprises, Massacre à la tronçonneuse 3 est surtout privé de tout message. Si le premier du nom débarquait dans un contexte brutal et politiquement instable, les autres volets des aventures de Leatherface ne misent plus sur la catharsis, sur le partage d’angoisses sociales et morales : ils misent tout sur du vernis gore, avec rien en dessous. 

La New Line essaie à tout prix de conditionner les dégâts causés par Leatherface : Massacre à la tronçonneuse 3 en évitant de justesse la MPAA et une classification X. Mais le film est un four et la distribution en salles est réduite à peau de chagrin. Sorti le 12 Janvier 1990 dans 1000 salles, le film (qui a coûté plus de 2,5 millions de dollars) rentre à peine dans ses frais récoltant 5 millions lors de son exploitation. Un nouveau fiasco pour la famille cannibale et pour ses producteurs cupides. La saga s’étiole doucement.

Tentative de sauvetage 

Ne s’accrochant plus trop à la franchise suite au flop de Leatherface, la New Line laisse partir les droits. Ils reviennent à nouveau vers le producteur du film original, content de retrouver son bébé. L’idée de faire des petits ne met pas longtemps à se concrétiser. La possibilité de pouvoir enfin se remplir les poches en investissant peu fait mouche, Massacre à la tronçonneuse lui ayant rapporté des cacahuètes. 

Aux commandes Kim Henkel met en scène une nouvelle famille, encore plus tarée que les Sawyer, assoiffée de peau. Leatherface devient un transsexuel morbide et – ni une, ni deux – se fait piquer la vedette par une star montante, Matthew McConaughey – qui campe ici Vilmer, chef d’une famille faiseuse de snuff-movie pour la bourgeoisie environnante. Si Massacre à la tronçonneuse : la nouvelle génération surprend par sa volonté de se jouer des genres (un peu comme dans Le silence des agneaux), il souffre d’un traitement aseptisé à destination des ados à cassettes audios en mal de frissons. Le pitch ? Une bande de potes qui, comme d’hab’ après leur bal de promo, s’échappent à travers les bois. Manque de pot, ils tombent sur une famille de dégénérés. Décidément, c’est la série noire – le premier Massacre à la tronçonneuse devenant, ainsi, de plus en plus culte. Distribué par Columbia, Massacre à la tronçonneuse 4 : la nouvelle génération sort de manière quasi confidentielle, dans une vingtaine de salles aux USA. 

La sortie sans gloire (mais sans reproche) de Massacre à la tronçonneuse : La nouvelle génération de Kim Henkel n’aura en effet en rien entaché la réputation du célèbre film d’horreur. Mieux, il est constamment cité dans les différents tops et classements des meilleurs films de ces 50 dernières années. Il faudra attendre près de dix ans pour revoir un film sous la franchise Massacre à la tronçonneuse revenir sur grand écran. C’est alors que Michael Bay s’en empare au début des années 2000 dans le cadre de sa remise en forme de franchises réputées de fantastique et d’horreur à bout de souffle. Via sa société Platinum Dunes (nom de son premier court métrage universitaire), il s’attelle à mettre sur pied une série de remakes : Amityville, Hitcher, Vendredi 13, Les griffes de la nuit, Monster Squad ou encore Les Oiseaux d’Alfred Hitchcock. Mais le premier sera Massacre à la tronçonneuse.

Renaissance

Confié au clippeur Marcus Nispel avec un budget en poche de 9 millions de dollars ce remake est un véritable pari. Attendu au tournant par des milliers de fans ayant peur de voir débarquer un énième slasher sans saveur, Marcus Nispel décide alors de s’écarter de l’oeuvre de Tobe Hooper. Plus sombre, le remake voit éclore une toute nouvelle famille avec à sa tête un shérif (R. Lee « Full Metal Jacket » Ermey), et comptant une grand-mère et un grand-père débauchés et estropiés, un gamin, deux femmes (dont une renvoyant directement au péché de la gourmandise du film Se7en de David Fincher) et, bien sûr, Leatherface – bien plus imposant cette fois grâce à la carrure d’Andrew Bryniarski. 

Une nouvelle jeunesse qui va goûter à la tronçonneuse

Centré ad vitam æternam sur une bande de jeunes perdue en plein Texas, Massacre à la tronçonneuse version 2003, sort le 17 octobre de cette même année. Et c’est un véritable triomphe avec 110 millions de dollars de recettes, le public accueillant cette nouvelle mouture gore et poisseuse à bras ouvert. Le film ouvre le bal à l’horreur gore post-2000, amorçant des films comme Saw ou Hostel. Gloire à la tronçonneuse le réalisateur de Transformers est aux anges, réfléchissant à produire une nouvelle suite : c’est alors un préquel qui se dessine. Si le préquel est aujourd’hui monnaie courante (La planète des singes – les origines, X Men – le commencement), il y a presque vingt ans, Massacre à la tronçonneuse : Le commencement sonnait comme avant-gardiste. 

Fini les ados trucidés à la tronçonneuse en première ligne : c’est désormais le parcours de cette famille Sawyer qui intéresse les producteurs. Gloire à la tronçonneuse le réalisateur de Transformers est aux anges, réfléchissant à produire une nouvelle suite : c’est alors un préquel qui se dessine. Ce sont en quelque sorte « les origines du mal » avec ce film valant surtout pour son introduction bien grasse et poisseuse mettant en scène, pour la première fois, la mère biologique de Leatherface, grosse, simplette, adepte de Jésus Christ, à moitié violée par son patron répugnant. On assiste alors à son accouchement dans un abattoir. La mère meurt et le bébé part à la poubelle. Glauque à souhait, la suite du film s’attache à montrer la chute de la famille et de son abattoir. Comment sont-ils devenus cannibales ? Comment Monty a perdu ses deux jambes (véritable moment comique) ? Comment Hoyt a perdu ses dents et, surtout, comment est-il devenu shérif ? Des questions habilement mises en scène par Jonathan Liebesman (Nuit de terreur, World Invasion  : Battle Los Angeles, La colère des titans) qui a su garder toute l’atmosphère sombre instaurée par Marcus Nispel laissant se déchainer un R. Lee Ermey au sommet de sa forme. 

Massacre à la Tronçonneuse – Le Commencement

Mais contrairement au succès de son grand frère, Le commencement ne rencontre pas le succès escompté, se satisfaisant à peine de 52 millions de dollars de recette mondiale. Les différents détails marketing (ventes TV, DVD, Blu-Ray) arrondiront l’affaire en le rentabilisant sur la durée.

Une saga pompe-à-fric.

2013 est décidément l’année du renouveau et du changement. Et pour les producteurs, le moment est idéal pour relancer la machine anticipant l’anniversaire du premier opus Massacre à la tronçonneuse, qui fête cette année-là ses 40 ans. C’est Adam Marcus qui se colle au scénario, tandis que les gros sous viennent de Lionsgate, Twisted Pictures (père de Saw) et Millenium Film. Aux commandes du long métrage on retrouve John Luessenhop, le réalisateur de Takers avec Paul Walker. Texas Chainsaw 3D se veut être une suite directe du film de Tobe Hooper (un requel), un retour sur héritage procurant à la saga cette aura avant-gardiste dans l’exploitation opportuniste de ses droits essorés. Pourtant, il n’est qu’une débauche d’artifices comme ses frères ainés. Massacre à la tronçonneuse, pompe à fric, a été vidé de toute sa substance et, hormis le parfum du profit (Texas Chainsaw 3D a rapporté aux USA plus de 40 millions de dollars), cinématographiquement parlant, tout est perdu, en friche. 

Texas Chainsaw 3D

Un film original, trois suites « officielles », un remake et son préquel, un requel en 3 dimensions, un préquel à l’original et un énième requel 2022 sur Netflix, l’exploitation de la saga chère à Tobe Hooper est en perpétuel mouvement. En 2018, les Français Julien Maury et Alexandre Bustillo se voient confier la mise en scène des origines de Leatherface. Portant son nom, le film est censuré puis récupéré par les producteurs qui le charcutent à renfort de scènes additionnelles (la séquence du repas) et d’un nouveau montage déprécié par les deux Français. Présenté sans honneur, mais en exclusivité au PIFFF 2017 pour l’occasion unique de découvrir le film sur un écran géant, c’est une douche froide dont Maury et Bustillo essayent de se défendre avec des séquences coupées en bonus. Le film sort dans la foulée en vidéo sans la moindre gloire, seulement avec l’honneur d’exister. 

Leatherface

Mais le massacre n’est toujours pas prêt de s’arrêter ni le sang de couler. Après Leatherface en vidéo, c’est au tour d’un nouveau requel tentant de coller au succès programmé du Halloween produit par Jason Blum et réalisé par David Gordon Green de s’imposer. Tout simplement titré Massacre à la Tronçonneuse, ce nouveau film souhaite effacer les différentes time-line pour adhérer de nouveau au film original de 1974. Produit et scénarisé par Fede Alvarez (Evil Dead, Don’t Breathe) et réalisé par David Blue Garcia, cette tentative – au final vaine – tente de ressusciter Sally Hardesty, unique survivante du tristement célèbre massacre de 1973, et bien décidée à se venger au milieu d’une jeunesse « woke » essayant de redémarrer une nouvelle vie dans une ville déserte où tout est à rebâtir. Sauf que veille une bête en sommeil dans un orphelinat. Un grand gaillard au complexe œdipien démontré qui va se confectionner un masque de chair pas fraîche avec le visage de sa mère pour un nouveau massacre en direct sur TikTok. Massacre à la Tronçonneuse était au départ prévu pour une sortie en salles de cinéma. Produit par Legendary (Godzilla vs Kong), le film souffre du COVID et se confine directement sur Netflix pour une sortie le 18 février 2022. Le film fait le buzz instantanément soulevant une huée des fans. Des reproches collectés et argumentés par notre critique parue du long métrage qui ne marquera point les esprits outre sa séquence de tuerie de masse dans le bus. Le point final pour la saga ? On ose espérer une réponse positive en dépit de croire vivre au cœur d’une utopie sans le moindre cynisme. Il ne se passe réellement jamais beaucoup d’années entre deux remakes/requels/sequelles de cette saga qui va fêter prochainement ses cinquante ans. Un film anniversaire ? On ose à peine l’imaginer tant cette série a tout vécu malgré elle, massacrée de toute part pour le simple honneur de certains producteurs de faire joujou avec la tronçonneuse. Un complexe de la zigounette ? On vous laisse répondre à la question/affirmation.

5 Rétroliens / Pings

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