Le Désert Rouge : la vie est un mirage…

Envisager le Cinéma comme une affaire de regard : tel pourrait être le magnifique credo intrinsèque au Désert Rouge de Michelangelo Antonioni, premier film en couleurs du cinéaste italien doublé d’un authentique chef d’oeuvre. Succédant au somptueux L’Eclipse dans la filmographie du réalisateur Le Désert Rouge fut tourné en 1964 et reprit comme figure emblématique la ravissante Monica Vitti en guise de personnage principal… Éminemment moderne, rejetant toute forme de convention narrative préfabriquée en même temps qu’il laisse une place importance à l’imaginaire et aux innombrables richesses du monde intérieur de ses quelques figures (comprendre ici le terme au sens de personnages mais aussi de paysages, tant Michelangelo Antonioni semble en permanence ausculter l’invisibilité et les émotions, les impressions et les sensations sous-jacentes des sujets filmés, sujets traités avec densité jusque dans leur surface et extériorité, ndlr) Le Désert Rouge demeure pour nous l’un des sommets majeures de l’Oeuvre antonionienne, certainement l’un de ses films les plus aboutis d’un point de vue conceptuel et l’un des plus accomplis d’un point de vue essentiellement esthétique. En plasticien hors-paire Michelangelo Antonioni construit son film sans laisser la moindre place au hasard habituellement véhiculé par le réel, donnant un sens à chaque couleur, chaque surcadrage et chaque élément du plan le plus souvent écrasé par une profondeur de champ étonnamment aplatie, quasiment « bidimensionnelle ». Inexplicablement, sans conteste et en dépit de sa redoutable ténuité scénaristique Le Désert Rouge est de ces films intégralement hypnotique suscitant d’emblée une inconsciente fascination pour l’objet qu’il représente : une pièce maîtresse de Septième Art absolue doublée d’un formidable vertige visuel, chromatique et sensoriel tout à la fois.

Le film raconte (dépeint, plutôt…) la malaise existentiel de Giuliana, une femme entre deux âges mariée à un industriel peu présent et qui semble s’en être désintéressé et mère d’un petit garçon auquel rien ne semble matériellement manquer. S’ouvrant sur des images somptueuses de plaines grises baignées dans le même temps du brouillard environnant d’une saison clairement indéterminée et des vapeurs toxiques des usines alentour Le Désert Rouge met bien peu de temps à nous présenter sa figure centrale incarnée par une Monica Vitti plus sublime que jamais. De toutes les scènes (les moments, plutôt…) l’actrice italienne habite littéralement ledit métrage, jouant avec une évidente attractivité ce personnage dont on ne sait finalement que très peu de choses en amont du visionnage (à peine un accident de voiture justifiant son mal-être et ses angoisses, accident évoqué assez rapidement au début du film…) et dont on ne saura pratiquement rien davantage au sortir du récit. Ce qui intéresse Antonioni semble beaucoup moins se situer au niveau d’explications narratives ou de caractérisations informatives qu’à celui (plus riche et profond, certainement…) de l’interprétation du spectateur quant au sens psychologique et/ou artistique des motifs brossés par le cinéaste. Taiseux, tacite, implicite le discours du Désert Rouge n’a finalement que peu d’accointances avec le rationnel, passant principalement par la méconnaissance préalable de ce qui motive, anime et imprègne le personnage de Giuliana et celui de son compagnon de route Corrado (impeccablement campé par l’inattendu Richard Harris). Présentés à un instant t de leur existence Giuliana et Corrado sont deux figures inadaptées au monde, la première cherchant à garder un pied dans la réalité en embrassant celle-ci tout d’un bloc d’un regard quasiment boulimique, le second n’étant jamais véritablement à sa place, presque apatride en son propre pays (Vient-il de Milan ? de Trieste ? de Bologne ?…). En réifiant, « chosifiant » son regard Giuliana tenterait possiblement de reprendre possession d’elle-même, à la fois au centre d’un métrage composé sous le signe des humeurs et des couleurs et « hors la vie » dans le même temps suspendu, immuable, éternellement présent.

Si la gamme chromatique prédominante du Désert Rouge exhausse moult nuances de gris (bourbiers à la surface épaisse, brouillard omniprésent, architecture tubulaire terne et étrangement uniforme, fumées invitant à d’étonnantes visions morganatiques…) Michelangelo Antonioni utilise avec un soin pratiquement méticuleux et parcimonieux des couleurs plus tranchées, plus contrastées au regard de cette atmosphère pour le moins dépressive, au diapason de la vulnérable Giuliana. Ainsi l’héroïne arborera un long manteau vert pomme pouvant suggérer son désir de résilience (le vert étant en général la couleur symbolique de l’espérance), se retrouvera dans l’exiguïté rougeoyante d’une cabane isolée reconvertie en lupanar (la séquence centrale de l’orgie, bien qu’étrangère à toute forme d’obscénité et d’étalage de chair s’avère hautement érotique dans sa portée suggestive, rendant une nouvelle fois « visible l’invisible ») et contera le récit d’une mystérieuse jeune femme nageant dans une mer bleu azur à son fils (ce moment-clé du film sera d’ailleurs la seule véritable projection mentale de la figure de Giuliana proposée par le cinéaste, manière peu anodine de sa part d’exprimer la vivacité intérieure de son héroïne au gré de flots calmes mais aux couleurs très prononcées…). Ainsi le sens du film (au sens d’orientation mais aussi de perception) passe simultanément par l’impénétrabilité de Giuliana et le placement des couleurs vouées à retranscrire son intimité. Le résultat tient encore et toujours de la sidération, le spectateur adoptant le point de vue (le regard, plutôt…) d’une figure comme entre deux eaux.

Cette angoisse, cette névrose, ce sentiment de « ne pas être à la bonne place » éprouvée par Giuliana coïncide avec la structure cyclique du métrage, celui-ci se terminant presque de la même façon qu’il a commencé. Perdue dans l’immensité d’une zone industrielle désaffectée (osons même dire dévitalisée…) la femme accidentée des premières minutes nous revient dans le même contexte de brume et de grisaille à la fin du film, avec les mêmes incertitudes et le même quotidien assujetti à un présent, une éternité pratiquement carcérale. Il ne s’est alors, pour nous spectateurs, rien passé de forcément conséquent d’un point de vue purement factuel : simplement le sentiment d’une peinture en mouvance inouïe, dilatant la durée pour mieux nous inviter à contempler plutôt qu’à voir, chef d’oeuvre de cinéma plastique au coeur duquel paysages et personnages font corps pour ne former qu’une seule, même et indicible entité filmique. Un objet aussi déconcertant que résolument bouleversant.

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