Pulsions : Sex-appeal mortel !

Toujours dans l’idée de poursuivre la (re)découverte de films cultes et de mettre en avant des auteurs importants, Shadowz nous a congratulé de deux films importants de Brian De Palma. S’il est un réalisateur influent que l’on prend un malin plaisir à analyser dans toutes les facs de cinéma, c’est bien Brian De Palma. Le plus grand fan d’Alfred Hitchcock au monde se taille une belle part du gâteau ce mois-ci sur la plate-forme et il était impossible de ne pas vous en toucher quelques mots. Pulsions débarque en 1980 et ne met personne d’accord à sa sortie. Quand certains hurlent au chef d’œuvre, d’autres s’insurgent envers le film. D’une part parce que sa radicalité a été interprétée comme un miroir dressé par De Palma face à une société frustrée qui n’assume pas ses désirs. D’autre part parce qu’on a accusé son réalisateur de voler impunément des séquences de chez Hitchcock sans y mettre une once de profondeur (qu’est-ce qu’il ne fallait pas lire comme conneries chez les critiques de l’époque !). Fort heureusement, Pulsions est, depuis, réhabilité par toute une sphère cinéphile et est le troisième film (après Sœurs de Sang et Obsession) où De Palma triture et décortique de fond en comble le travail d’Hitchcock. D’aucuns diront qu’il y a des résonances de l’œuvre du maître du suspense dans bien plus de films de De Palma, mais Sœurs de Sang, Obsession, Pulsions et, plus tard, Body Double seront les plus légataires de ce dernier. Installez-vous confortablement, votre séance Shadowz de la semaine risque de sérieusement vous faire grimper la température.

Si vous ne savez rien du film, mais que vous connaissez a minima Psychose et Sueurs Froides, nous vous conseillons de stopper votre lecture ici et de revenir après avoir découvert de quoi le film en retourne car nous allons devoir révéler un des twists au cours de notre chronique. Cela est même évoqué au cœur du synopsis, soyez prévenus !

Kate Miller, la cinquantaine, frustrée sexuellement, suit une psychothérapie. Sentant la jeunesse lui échapper, elle succombe à un inconnu rencontré au Metropolitan Museum of Art de New York. Cette rencontre lui est fatale. En revenant chercher la bague qu’elle avait oublié chez son amant, elle rencontre la mort dans l’ascenseur. Liz Blake, prostituée, a vu la scène dans le miroir de la cabine : une blonde a lacéré Kate Miller avec un rasoir.

Si Pulsions démarre comme un thriller hitchcockien dans les règles les plus formelles, il se détache rapidement de l’affiliation avec son aîné pour laisser place au génie créatif de Brian De Palma. La note d’intention du réalisateur est claire : tenter de répéter inlassablement les émotions qu’il a ressenti lors de ses découvertes de Psychose et Sueurs Froides (qu’il avoue être un film parfait). De Palma reproduit la scène du musée de Sueurs Froides, y ajoute quelques variations (notamment des plans de coupe et des gros plans sur les visages) vers lesquelles Hitchcock ne s’était pas aventuré. Ici, De Palma amorce une longue séquence de séduction dans laquelle son héroïne, Kate, tente désespérément d’attirer le regard d’un inconnu. De Palma fait preuve d’une réalisation soignée, millimétrée, au cordeau et appuyée par l’excellente musique de Pino Donaggio. A travers cette scène, il tente de comprendre comment et pourquoi il est tombé si amoureux de Sueurs Froides. Par le prisme de la séduction qui opère entre ses personnages De Palma analyse chaque variation du désir, de l’amour et du beau. Tout ce qui agit pour rendre un spectateur fan du travail d’un réalisateur en somme. Seulement, De Palma ose ce que Hitchcock suggérait : la finalité du rapprochement. Chez De Palma, Kate se mue en une femme qui assume ses désirs et fantasmes et qui n’a aucunement peur de commencer ses étreintes et ses ébats à l’arrière du taxi qui l’emmène à l’appartement de l’apollon qu’elle vient de séduire. De Palma assume la sexualisation de ses personnages. Voilà pourquoi on peut parler de deux écoles. Il y a les pro-Hitchcock, dignes descendants du Code Hays et qui subissent tout un tas de règles parmi lesquelles la nudité et le sexe à l’écran demeurent un tabou impardonnable. Et puis il y a les petits nouveaux, ceux qui bâtissent le Nouvel Hollywood, les De Palma, Coppola, Scorsese, Cimino et autres Spielberg qui osent l’approche frontale des propos qu’ils défendent. Les critiques parlaient d’un vol de la part de De Palma uniquement parce que ce dernier ose la nudité et le sexe à l’image et qu’il ne se casse pas la tête à chercher des métaphores pour faire des clins d’yeux au public. Son héroïne veut coucher avec un inconnu sur la banquette d’un taxi, vous le verrez…mais toujours avec un sens de l’esthétisme impressionnant. De Palma enveloppe le tout dans une réalisation vertigineuse et filme le désir avec un profond respect pour les femmes qu’il met en scène. Que de sensualité réunie au sein du premier acte du film ! Il illumine le charme de son actrice, Angie Dickinson, comme personne. D’autant que cela lui permet de brouiller les pistes jusqu’à l’assassinat de cette dernière.

S’il s’attaque intelligemment à Sueurs Froides, c’est avant tout Psychose que De Palma a en ligne de mire pour Pulsions, et particulièrement la célèbre scène de la douche. Que raconte-t-elle dans le film de Hitchcock ? Tout d’abord que celle que l’on pensait être l’héroïne meurt subrepticement et de manière violente. Mais on y retrouve surtout la cohabitation de divers sentiments comme le désir, la frustration, la violence et la mort. Par trois fois, De Palma essaie d’attraper et d’isoler un sentiment pour tenter de le comprendre, de l’analyser et de trouver le lien de cause à effet qu’il aurait avec les autres. Pulsions s’ouvre sur Kate qui regarde un homme, pleine de désir, puis qui finit par se faire violenter (pour ne pas dire violer) par un inconnu qui surgit derrière elle. Si De Palma identifie assez vite le désir de son personnage et métaphorise sa frustration sexuelle par l’apparition de l’inconnu, il lui manque un élément pour que la mort (qui doit s’en suivre) ait un sens : le lâché-prise. Kate meurt plus tard dans le récit parce qu’elle s’est abandonnée à sa sexualité débordante. Ainsi, De Palma conclut ce qu’il amorce en introduction dans l’ascenseur lors du meurtre de Kate. Ce qui lui permet de nous faire comprendre que tout est intrinsèquement lié dans Psychose et qu’un sentiment, pris à part, ne peut fonctionner sans l’autre. D’ailleurs, la séquence de l’ascenseur lui permet de venir convoquer le giallo, ce qui fait basculer Pulsions d’un genre à un autre sans trop perturber le spectateur puisqu’il y aura été préparé pendant près d’une demi-heure sans même l’avoir remarqué. La troisième fois qu’il rend hommage à la scène de la douche arrive lors du dernier acte et obéit à de nouvelles règles qu’on se gardera de vous révéler si vous n’avez toujours pas vu le film.

Côté casting, si Angie Dickinson possède un magnétisme animal assez évident, la vraie star du film se révèle être Nancy Allen. Jamais elle n’aura été aussi belle et pleine de charme que dans Pulsions. Brian De Palma filme son ex-femme avec un désir ardent. Ironique quand on sait qu’ils se sépareront plusieurs mois après, De Palma accusant un trop grand nombre de collaborations avec sa femme à l’écran d’avoir brisé la magie de leur couple dans leur intimité. Seulement, il est indéniable que Nancy Allen est au summum de sa féminité. Égérie instantanée dans l’œil de la caméra de son ex-mari, elle transpire la grâce et la sensualité des vedettes qui ont côtoyé le cinéma de Hitchcock. Par le biais de son personnage (Liz) Nancy Allen s’attribue à la fois les codes classiques analysés par De Palma (notamment dans sa démarche, sa chevelure flamboyante et son maquillage scintillant) et fusionne avec le modernisme qu’il attend d’une héroïne qui prend son destin en main et qui s’assume (surtout par ses actes et ses démarches pour retrouver la meurtrière). Dans Pulsions, la femme est reine quand les hommes demeurent des clichés ambulants. Le policier est vulgaire et machiste quand le psychothérapeute est, quant à lui, binaire, froid et sans sentiment. Il répond aux questions par d’autres questions, il ne se mouille jamais, même pour aider la police à retrouver l’autrice du meurtre de sa cliente (Michael Caine est impérial dans ce rôle qui lui sied à merveille). Ne subsiste que le fils de la défunte, interprété par Keith Gordon, qui prend sa vie en main et seconde parfaitement Liz. Plus jeune que les autres hommes de l’histoire, Peter devient, en quelque sorte, l’alter-ego de De Palma. Il est l’immersion du réalisateur au sein du récit, celui qui vient montrer aux spectateurs aigris qu’on peut être affecté et amouraché du cinéma d’antan, s’en approprier les moments qui ont compté pour s’en servir comme fondations solides d’un cinéma nouveau.

Entre fascination et perfection, il n’y a qu’un pas que Pulsions franchit avec une certaine dignité, c’est un vrai chef d’œuvre. Brian De Palma est en pleine possession de ses moyens et maîtrise ses ambitions artistiques avec maestria. Pulsions est un très grand film avec des messages forts et poignants. C’est également une vraie mine d’or analytique pour quiconque s’intéresse à la mise en scène, au montage et à la manière de personnifier des sentiments puissants tels que l’amour, le désir ou la mort. Une pépite de cet acabit ne pouvait que terminer dans le catalogue de Shadowz.

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Article réalisé dans le cadre d’un partenariat avec la plateforme Shadowz.

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