Nightmare Alley : Trop beau pour être honnête ?

Il est toujours intéressant de voir le projet vers lequel se tourne un réalisateur tout juste oscarisé. L’occasion d’avoir les mains libres et de se tourner vers quelque chose que l’on tient à cœur afin de profiter de l’aura procurée par l’Oscar. Après sa consécration aux Oscars en 2018 pour La Forme de l’eau, Guillermo Del Toro abandonne pour la première fois de sa carrière le fantastique afin d’adapter un roman de William Lindsay Gresham déjà porté à l’écran en 1947 par Edmund Goulding avec Tyrone Power sous le titre Le Charlatan.

Si Del Toro déserte le fantastique avec Nightmare Alley pour se tourner vers le film noir, le cinéaste n’en demeure pas moins proche de certaines figures qu’il affectionne : foires avec sa poignée de freaks, faux médium et faux fantôme se croisent au détour d’une intrigue qui respecte les codes d’un récit contant l’ascension et la chute d’un personnage. Ce personnage c’est Stanton Carlisle. Arrivant sans un sou en poche dans une fête foraine pendant la Grande Dépression, il ne tarde pas à intégrer la troupe et à assister la médium Madame Zeena dans ses représentations. Apprenant les ficelles du métier, préparant un numéro de mentaliste fait pour épater la galerie, Stanton ne tarde pas à quitter la foire avec la belle Molly et s’en va à New York. Là, ses représentations rencontrent de plus en plus de succès et sa rencontre avec la psychiatre Lilith Ritter lui donne envie de pousser sa chance plus loin. Il monte une arnaque, se faisant passer pour un médium auprès de gens fortunés, utilisant les infos que ceux-ci confient à Lilith en session. Mais Stanton prend de plus en plus de risques et ne réalise pas qu’il est proche de se brûler les ailes…

Un pitch alléchant certes, doublé d’un savoureux portrait psychologique (celui d’un homme trop ambitieux pour son propre bien, sabotant lui-même sa propre carrière) qui peine cependant à passionner. D’abord parce que le récit prend son temps pour se construire et dévoiler tous ses enjeux. C’était déjà le cas dans le film de 1947 mais c’était joliment entretenu par une ambiance trouble et par le jeu de Tyrone Power qui avait rarement été aussi bon et dont on devinait toute la violence intérieure. Une violence que Del Toro peut désormais montrer à l’écran, enlevant ainsi à l’histoire originale une bonne part de subtilité. Le cinéaste agence tout comme un maître : sa mise en scène est irréprochable, ses décors sont formidables, son casting aussi mais tout apparaît presque trop beau, trop propre et trop programmatique pour que l’on y croit réellement.

Même dans ses films mineurs où nous le sentions pas loin de tomber dans le pilotage automatique (Crimson Peak pour citer un exemple frappant), il y a toujours eu beaucoup de cœur dans le cinéma de Guillermo Del Toro, c’est sa grande force. Un cœur qu’il manque aujourd’hui à Nightmare Alley, film trop lisse pour être honnête, trop soigné pour avoir une âme. Tout le récit est pourtant bien agencé mais sans aspérités et le film suit son programme sans en dévier, sans jamais réellement créer la surprise hormis ses quelques accès de violence. En pouvant désormais tout montrer, le scénario enlève une part d’ombre à ses personnages. Bradley Cooper a beau être charismatique en diable, l’écriture le force à livrer très rapidement toute la complexité de son personnage. Même chose pour Cate Blanchett qui fait ce qu’elle peut dans un rôle taillé sur mesure pour elle mais clairement pas assez nuancé pour qu’elle fascine. Tout le film fonctionne ainsi sur des personnages servant de fonction mais ne créant jamais réellement un monde à eux-seuls. C’est d’autant plus dommage que les thématiques sont foisonnantes et que Del Toro semble prendre un malin plaisir à revisiter le film noir.

Malheureusement, tout semble ici joliment agencé et disposé pour que le divertissement soit assuré mais presque comme une belle vitrine. Et si Del Toro reste généreux dans sa mise en scène et que le film est foncièrement très loin d’être mauvais et déplaisant, il n’en laisse pas moins un goût amer en bouche, comme un rendez-vous manqué. Il est vrai que le récit de base manque d’enjeux très forts malgré un parcours de personnage cohérent mais le cinéaste se montre incapable de pimenter le scénario, alignant les belles images avec ambition mais sans passion, une première chez lui qu’on pardonnera bien volontiers tant on l’affectionne mais qu’il serait sage de ne pas réitérer pour ne pas se transformer en pâle copie de lui-même (à l’instar d’un Tim Burton) ou en charlatan abusant de son spectateur avec ses charmes.

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