Matrix Resurrections : Déconstruire sa légende

Hollywood ayant depuis plusieurs années la fâcheuse tendance de puiser dans ses anciennes franchises pour produire des films sentant bon le réchauffé et la valeur sûre en comptant sur la nostalgie du public, il n’était guère étonnant que la trilogie Matrix finisse par y passer. En dépit de ses défauts, la trilogie constituait pourtant un arc narratif cohérent et pertinent avec une fin qui faisait sens, passionnante à analyser, à la fois pour la révolution qu’elle a apporté visuellement à Hollywood mais aussi pour toutes ses thématiques denses maintes fois analysées et décortiquées. Et pourtant, par sa nature même, Matrix est peut-être la saga hollywoodienne qui était la plus pertinente à faire revenir sur le devant de la scène sans que tout ne paraisse forcé. Et c’est bien là tout le génie de Matrix Resurrections, arrivant donc 18 ans après Revolutions et réalisé par Lana Wachowski en solo : être conscient en permanence de son statut de suite et des attentes que cela génère.

Matrix Resurrections va ainsi prendre à rebrousse-poil toutes les attentes des spectateurs qui ne pourront que sortir déçus de ce nouvel opus. Le film le dit clairement : le spectateur est habitué à sa propre matrice, à la zone de confort que lui procurent les blockbusters hollywoodiens de ces dernières années, générés par des algorithmes, manquant tous cruellement de personnalité, resservant la même soupe à un public qui le réclame. Quoi de plus naturel alors pour le film de faire prendre conscience au spectateur qu’il s’est fait matrixer et de lui proposer quelque chose de différent ? Resurrections apparaît comme un exercice brillant de déconstruction méta : déconstruction de son statut de suite (la phrase ‘’pourquoi programmer du neuf avec des bouts de vieux code ?’’ prononcée par un des personnages en début de métrage s’impose comme une note d’intention), déconstruction de sa propre mythologie, déconstruction de sa légende. Lana Wachowski se paie même l’audace de citer ouvertement Warner Bros dans une séquence du film : le studio réclame une suite à Matrix depuis des années, elle est prête à la produire quitte à se passer de ses créatrices. Ne reste plus qu’à Lana l’opportunité de prendre les rênes, de tirer à boulets rouges sur la façon dont Hollywood fonctionne et de proposer, selon ses propres termes, ce que peut être une suite.

Difficile de rentrer dans les détails de l’intrigue sous peine de gâcher le film. Disons simplement que Resurrections commence en nous montrant un Thomas Anderson dépressif, évoluant dans un univers où il est mondialement connu pour avoir créé une trilogie de jeux vidéos à succès intitulée Matrix. Sentant bien qu’il n’est pas à sa place dans ce monde où tout le monde a tellement marketé sa création qu’elle en a perdu tout son sens, Thomas commence à s’interroger sur la réalité de ce qu’il vit…

Nous n’en dirons pas plus mais cela vous donne une idée assez claire du génie de Lana Wachowski face à cette suite. S’interrogeant elle-même sur sa place de créatrice (forcément dépassée par sa création et prise au piège de ses propres gimmicks), la cinéaste, qui a avoué avoir réalisé le film pour soigner la blessure causée par la perte de ses parents (à qui le film est dédié avec une belle dédicace : ‘’l’amour est la genèse de tout’’) semble profiter du désir de la Warner d’offrir une suite à Matrix pour faire sa propre thérapie.

En résulte forcément un film parfaitement vertigineux et passionnant à décortiquer en dépit de ses défauts. Si l’on passe bien volontiers sur l’aspect bavard du scénario tant les dialogues sont d’une intelligence rare, permettant de mettre en abyme le film face à son mythe, il est vrai que Lana Wachowski tend parfois le bâton pour se faire battre. Ainsi à l’exception de Bugs, incarnée par la charismatique Jessica Henwick, aucun nouveau personnage n’est réellement développé et les scènes d’action (marque de fabrique de la saga) sont relativement pauvres sur le plan visuel si l’on excepte une course-poursuite en moto plutôt inspirée. Et quand certaines idées sur le papier sont excitantes, leur exécution manque parfois de finesse. On ne pourra pas reprocher à Lana Wachowski d’avoir voulu changer de style visuel et d’offrir à son univers une palette plus lumineuse mais force est de constater qu’il lui manque parfois les épaules pour totalement tout faire passer à l’image, certains dialogues, aussi brillants soient-ils dans leur envie de dépasser la légende que la saga s’est forgée, apparaissant ainsi un peu sur-écrits.

Qu’importe, on peut aisément balayer ces défauts d’un revers de la main (à l’image de ce que fait Neo quand on lui tire dessus) puisque l’essentiel de cette suite se joue ailleurs. Non seulement elle est en permanente réinvention (ce qui offre des pistes de lecture riches et excitantes) mais elle a aussi beaucoup de cœur. Là où la dédicace aux parents en fin de générique (la seule raison de rester jusqu’à la fin dans la salle, la scène post-générique étant un gigantesque doigt d’honneur aux amateurs d’univers étendu) prend tout son sens c’est que cet amour occupe justement toute la place dans Resurrections. C’est l’amour unissant Neo et Trinity, prenant une nouvelle ampleur ici qui nous fera revoir la trilogie sous une nouvelle perspective. À ce niveau, le film a beaucoup de cœur puisque chaque scène unissant Keanu Reeves (formidable en Neo usé et dépressif) et Carrie-Anne Moss (actrice décidément trop rare) est touchante. Les acteurs comme les personnages ont vieilli mais il y a toujours dans leurs yeux une belle étincelle dès qu’ils se retrouvent à l’écran et Lana Wachowski filme ces retrouvailles avec un plaisir évident, célébrant la puissance de l’amour (une récurrence chez les Wachowski) face aux aberrations du monde. Cette croyance profonde dans ce sentiment si pur ainsi que la conscience aiguë de ce qu’il est fait de Matrix Resurrections un film précieux puisqu’il s’impose comme une aberration : un blockbuster avec un propos intelligent, avec une pensée qui lui est propre et un aspect méta ne cédant jamais à la facilité. De quoi rendre son visionnage indispensable et d’affirmer que décidément, la saga Matrix est profondément singulière.

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