Bad Luck Banging or Loony Porn : Les limites de l’obscénité

Remarqué en 2009 avec La fille la plus heureuse du monde, le cinéaste roumain Radu Jude trace depuis une carrière singulière qui trouve très certainement son point d’orgue avec Bad Luck Banging or Loony Porn (titre fort prometteur), récompensé par l’Ours d’Or à la Berlinale cette année. Sous-titré Esquisse d’un film populaire, Bad Luck Banging est une curiosité, un film s’échappant des carcans de la fiction pour proposer une œuvre plus protéiforme, presque déroutante dans ses différentes tonalités.

Tout commence ainsi par la vidéo d’une sex-tape dont le cinéaste ne nous épargne rien : pendant les premières minutes du film, nous sommes bel et bien devant un porno avec fellation et pénétration en gros plan. La femme dans la vidéo se nomme Emi et c’est une enseignante réputée. Or, cette sex-tape a fuité sur internet et voilà la carrière et la réputation d’Emi menacée alors qu’il s’agit somme toute d’une simple scène de sexe tournée avec son mari. Mais les parents d’élèves menacent de la renvoyer et l’enseignante va devoir se défendre…

Radu Jude le dit lui-même, la thématique centrale de Bad Luck Banging est l’obscénité. Non seulement l’obscénité pornographique mais aussi celle gangrénant la société moderne : affiches dans les rues à la gloire du capitalisme et des produits de consommation, déni de la société roumaine envers sa sombre histoire, étroitesse d’esprit forçant l’intolérance… Dans ce qui s’avère presque un film manifeste, Radu Jude entend bien montrer que l’obscénité n’est pas forcément là où on le croit et qu’elle est omniprésente, loin de se limiter aux simples contenus pornographiques.

Dans la deuxième partie étonnante du film (et paradoxalement la meilleure), le cinéaste délaisse son héroïne et la fiction pour proposer de nombreux aphorismes filmiques, agissant comme un dictionnaire filmé. Il y livre ses propres définitions de mots comme histoire, économie, religion et fait tout un panorama de ces mots si importants dans la société, les définissant avec un humour noir particulièrement caustique, très attaché à rappeler à son pays ses démons pas si lointains, gangrenant encore les mentalités. Ces aphorismes, réalisés de façon très godardienne s’inscrivent pleinement dans la thématique du film quand la dernière partie du récit, confrontant Emi aux parents d’élèves mécontents se montre beaucoup trop didactique dans l’enchaînement de ses réflexions.

Certes, Radu Jude a le mérite de ne pas totalement se prendre au sérieux, comme en témoignent les trois fins alternatives qu’il propose à son film, notamment une complètement délirante. Mais la façon dont il aligne lourdement ses arguments dans la troisième partie vient freiner l’élan du film, celui-ci se vautrant dans un humour pas toujours très heureux tout en cumulant les longs tunnels de dialogues dont on a finalement du mal à retenir quelque chose. Le fait de proposer trois fins viendra également mettre un doute quant à la capacité du cinéaste de mener son film jusqu’au bout, comme s’il ne savait pas vraiment se décider quant à l’issue qu’il devrait lui donner, préférant compiler les réflexions en vrac sans pour autant s’embêter à leur donner un sens. Le cinéaste a beau se positionner en faveur de son héroïne, le dénouement peine à apporter une quelconque satisfaction à ce qui apparaît comme une œuvre certes profondément originale et audacieuse qui ne manque pas d’idées mais à laquelle un peu de cohésion aurait pu faire du bien même si l’essentiel visé par Radu Jude est ailleurs : avec ce film qui ne ressemble à aucun autre, il a secoué la bien-pensance et nous a bousculé dans nos convictions cinématographiques. De quoi saluer cet essai qui n’en demeure pas moins farouchement déroutant.

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