West Side Story : On top of Act !

Voir et découvrir West Side Story en l’an de grâce 2021 ou l’art de se défier des bandes annonces fallacieuses et réductrices… Absent de nos écrans depuis son remarquable et très méta-filmique Ready Player One sorti en salles en 2018 Steven Spielberg était pour ainsi dire attendu au prochain coin de rue de nos passions cinéphiles avec son prétendu remake du West Side Story de Wise et Robbins, véritable chef d’oeuvre du Septième Art doublé d’un mille-feuille artistique redoutablement abouti et essentiellement intemporel, universel et prodigieux dans le même mouvement de virtuosité technique. Si le trailer officiel visible depuis plusieurs semaines désormais augurait une pâle imitation du classique de 1961 (nous laissant presque passablement fantasmer sur une relecture image par image du film originel, tant les plans arbitrairement sélectionnés péchaient par excès de mimétisme, fatalement accompagnés de la bande originale vouée à rester en l’état compte tenu du projet…) le résultat est néanmoins tout autre, Spielberg affirmant du reste un peu partout que son dernier long métrage en date est davantage une réadaptation de l’opérette mise en scène sur les planches de Broadway à l’aune des années 50 qu’une insipide variation du film co-réalisé par Robert Wise et Jerome Robbins…

Impossible en revanche de balayer de nos jugements la dimension comparative liant les deux versions, tant le récit de la première se voit (assez) scrupuleusement retranscrit dans la seconde par l’auteur de Lincoln et de La Guerre des Mondes ; la douzaine de chansons originales, l’esthétique estampillée fifties et les grandes questions sociologiques inhérentes au chef d’oeuvre multi-récompensé sont par ailleurs proprement, honnêtement régurgitées par Steven Spielberg… miraculeusement modernisées et actualisées artistiquement par le grand Homme in fine ! L’argument narratif de West Side Story version 2021 est – mutatis mutandis – le même qu’il y a soixante ans : dans le West Side new-yorkais deux gangs rivaux s’affrontent lopins de rue, venelles et bas-quartiers de rigueur ; d’une part les Jets menés par Riff le mauvais garçon, d’autre part les Sharks et leur chef Bernardo issus de l’émigration portoricaine… De ces querelles d’appartenance va pourtant jaillir une histoire d’amour impossible entre le meilleur ami de Riff (Tony, ici plus ou moins correctement interprété par Ansel Elgort, ndlr) et Maria, la soeur cadette de Bernardo (interprétée par la rayonnante Rachel Zegler, faisant ici ses premières classes de cinéma…), idylle condamnée à ne jamais s’accomplir au regard des violences raciales et communautaristes opposant les deux bandes.

Outre cette belle et humble fidélité au matériau original West Side Story n’est rien de moins qu’une énorme surprise de cinéma, euphorisante et poignante tout à la fois. La photographie de Janusz Kamiński (chef opérateur fétiche du cinéaste depuis son élégiaque Liste de Schindler) arbore une superbe de tous les instants, réservant quelques-uns des plus beaux lens flares vus depuis deux ou trois décennies. La naïveté apparente de la passion amoureuse liant Maria à Tony va de paire avec la désinvolture de surface des morceaux de chorégraphie tous plus virtuoses les uns que les autres, semblant de légèreté logiquement attribuable à un réalisateur trop souvent (et injustement) critiqué pour son optimisme béat et ses bons sentiments mêlés de mièvrerie et d’édulcorants en tout genre ; West Side Story selon Spielberg conserve l’esprit « vieux jeu » du West Side Story de Robert Wise, gagnant en technique tout en escamotant une théâtralité très (trop ?) présente dans le film de 1961 : image granuleuse mais aux gammes chromatiques joliment nuancées, transitions narratives et visuelles astucieusement menées par le réalisateur, interversions audacieuses de certaines chansons dans le récit par rapport à sa matrice, résonant de toute autre manière au regard des scènes intelligemment contextualisées par Steven Spielberg…

On remarque également la présence significative de Rita Moreno (également productrice du film) dans le rôle de Valentina, l’actrice incarnant la meilleure amie de Maria dans le West Side Story de 1961… Unique représentante artistique vivante du film original (nous venons d’apprendre le décès du parolier Stephen Sondheim au moment où nous bouclons ces lignes, ndlr) Rita Moreno bénéficie dans le dernier quart d’heure du film de Spielberg d’une séquence particulièrement symbolique la mettant en scène avec son homologue filmique incarné par Ariana DeBose (la jeune comédienne jouant de fait Anita, la meilleure amie de Maria). De passage à témoin en hommage posthume West Side Story se paye même le luxe de réinventer le générique final d’un classique prétendu intouchable concocté à l’époque par le grand et génial graphiste et affichiste Saul Bass, à renfort de jeux de lumière proche du time-lapse particulièrement séduisants. Un véritable chef-d’œuvre, inégal certes mais suffisamment grand et grandiose pour mériter un petit détour dans nos salles obscures à partir de ce mercredi 8 décembre. Steven Spielberg est assurément le maître du jeu, et il nous prouve à nouveau le sens de son patronyme aux accents germaniques de sommets ludiques au gré d’un long métrage visuellement endiablé, chavirant et bouleversant. A voir absolument !

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