Seul Contre Tous : ma bite et mon couteau.

(F)RANCE – années 90 : arrivée fracassante du cinéaste franco-argentin Gaspar Noé dans le paysage du cinéma hexagonal, livrant dans un premier temps le dense et très organique Carne (moyen métrage contant la déchéance sociale d’un boucher chevalin amené à commettre l’irréparable suite aux suspicions de viol impliquant sa fille et un jeune ouvrier magrébin, ndlr) puis dans un second temps l’irrécupérable et renversant Seul Contre Tous, premier long métrage en constituant la suite. Présenté en séance culte à la 10ème édition du PIFFF de cette année 2021 en présence du réalisateur et de sa compagne et productrice Lucile Hadzihalilovic Seul Contre Tous fut sans conteste un film accouché dans la joie (selon les dires de son auteur) mais également dans la souffrance : presque intégralement auto-produit, ce morceau de bidoche filmique aux relents puant la mort et l’amoralité s’est contre toute attente frayé un chemin dans les zones interlopes et cinéphiles du monde entier, au point de devenir l’un des films cultes de toute une génération de cinéastes français et d’ailleurs (citons entre autres Jacques Audiard, Jean-Pierre Jeunet, Pascal Laugier ou encore Vincent Gallo et Dario Argento pour les plus émérites…). Suite au succès d’estime de Carne et à la liaison fraternelle le reliant au regretté Philippe Nahon (le boucher, c’est lui !) Gaspar Noé réunit ses maigres fonds de tiroir-caisse sur près de quatre années afin d’écrire, de produire, de réaliser et de monter ce qui reste et restera l’un des longs métrages les plus retentissants du cinéma français des années 90, voire, de tous les temps : Seul Contre Tous, l’histoire d’un pauvre type cherchant tristement et sans trop y croire à refaire sa vie dans la banlieue de Lille en compagnie d’une patronne de bar des plus girondes incarnée par la trop rare Frankie Pain, ex-boucher chevalin dont la frustration morale et existentielle nous invitera à le voir au plus bas. Aigri, pessimiste puis finalement violent, raciste et définitivement pétri d’inimitiés à l’encontre du genre humain le petit bonhomme bien-nommé boucher sera le misérable anti-héros d’un film éminemment mental et introspectif, plongée nauséeuse et proprement plombante dans la boîte crânienne d’un banni sociétal…

Sous l’influence du méconnu Angst de Gerald Kargl (autrement nommé Schizophrenia, le tueur de l’ombre, chef d’oeuvre du cinéma autrichien des années 80 montrant l’errance sanguinaire d’un serial killer psychopathe, errance accompagnée d’une voix-off nous laissant partager les pensées particulièrement sombres du protagoniste en même temps qu’une action scénaristiquement réduite au minimum ) Gaspar Noé nous permet de pénétrer l’intimité peu reluisante de l’ex-boucher sus-cité au travers d’un monologue intérieur chaleureusement proféré par Philippe Nahon, soliloque avançant en même temps qu’une programmatique narrative présentée sous le signe de la descente aux enfers. Après une scène pré-générique directement inspirée du cinéma racé de Paul Vecchiali (on pense notamment au très beau Le Café des Jules) plantant le décor d’une France terne, petite et sans illusions Seul Contre Tous commence par une séquence-résumé retraçant tous le tenants et aboutissants de Carne en la forme d’un percutant roman-photo magistralement étayé par la musique aux élans patriotiques de Thierry Durbet. S’ensuivent les premières scènes d’un quotidien à l’horizon pour le moins limité : le boucher vit avec sa « grosse » et sa belle-mère dans un HLM, sans ressources ni projet de vie valable, se voit éconduit par le directeur d’une charcuterie faute d’avoir souri en guise d’entretien d’embauche puis finalement atterrit dans la loge de gardiennage d’un hospice sentant gentiment le sapin…

Glauque voire carrément sordide ledit métrage ne perdra par la suite jamais la trace de ce boucher nous déployant ses pensées les plus terribles mais aussi les plus drôles (Gaspar Noé grossit tant le trait que la dimension caricaturale de son personnage n’est jamais loin, miraculeusement sublimé par le coffre fortement sympathique de Nahon et sa tronche de Jean Gabin belle et émouvante, ndlr). Avançant progressivement vers une issue que l’on devine rapidement fatale ou du moins particulièrement sombre et éprouvante Seul Contre Tous montre une humanité moralement dépecée, clairement « mise à nu » par le regard du réalisateur : une France raciste et du chacun-pour-soi, inspirée des discussions de comptoir et d’une crasse souterraine n’étant pas sans rappeler la beauferie des personnages de Dupont Lajoie (Noé confirme de ce point de vue l’impact que le film de Yves Boisset a pu avoir sur lui en amont du tournage)… Si le film bavarde énormément de l’intérieur (la voix-off du personnage principal est presque de toutes les séquences, agissant sur le spectateur telle une logorrhée imprécatoire) il reste plutôt taciturne dans sa surface, se limitant à des échanges souvent violents et haineux (insultes, discriminations, menaces, etc…) ou du moins excluant toujours davantage notre antihéros (agence d’intérim peu avenante, anciens collègues et amis aucunement solidaires ou encore directeur d’abattoir doucereux et condescendant…). Monté de main de maître par Gaspar Noé et Lucile Hadzihalilovic Seul Contre Tous assume ses nombreux effets tapageurs et agressifs jusque dans leur gratuité la plus absolue, comme en témoigne ces coups de feu répétitifs scandant le récit de cette involution mentale proprement dévastatrice ou encore ces cartons affichant quelques aphorismes bien sentis (une vie comme acte égoïste, une survie comme loi génétique, une mort n’ouvrant aucune porte…).

Nous n’en dirons pas davantage sur le destin dudit boucher, préférant entretenir la surprise au détriment de l’information pour un choc intégral. Notons néanmoins les qualités de la verve proférée par Philippe Nahon et peu ou prou conçue par le cinéaste au gré des fréquentations de PMU et des bas-fonds urbains, la splendeur de la photographie rancie de Dominique Colin (chef opérateur ayant auparavant œuvré sur Carne, connu également pour sa collaboration avec Cédric Klapisch) ou encore la profondeur discursive d’un métrage résolument sans compromis budgétaire ni méta-physique. Un chef d’oeuvre en forme d’expérience limite proprement remuante et résonante au sortir d’un visionnage pour le moins fascinant, à voir et à étudier absolument afin de comprendre la préciosité du regard d’un cinéaste trop souvent réduit à son parfum de soufre et de scandale. Magnifique !

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  1. Édito – Semaine 49 -

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