M.F.A. : Mourir à petit feu et ressusciter

Nous savons ce que vous vous dites, nous la sentons votre triste mine. Une semaine sans séance Shadowz, c’est un peu comme la sex-tape d’Eric Zemmour : extrêmement morne, pour ne pas dire cadavérique. D’autant que les exclusivités que nous attendions de pied ferme la semaine dernière se sont fait attendre les coquines. Fort heureusement, dimanche dernier tout était rentré dans l’ordre et nous pouvons enfin vous parler de M.F.A. Second long-métrage de la réalisatrice Natalia Leite, sorti en 2017, et avec en vedette Francesca Eastwood (la fille de Clint), M.F.A. est un rape and revenge atypique, qui bouleverse les codes du genre pour mieux nous confronter à une horreur quotidienne. Sorte de Promising Young Woman avant l’heure, M.F.A. est le genre de projet indispensable et d’utilité quasiment publique qui, s’il y avait encore des raisons d’en douter, justifie à lui-seul un abonnement à Shadowz.

Timide étudiante en art, Noelle tente de se faire repérer par son travail. Lorsqu’elle est brutalement violée par un autre étudiant, elle se renferme encore plus sur elle-même. Lâchement abandonnée par les institutions, elle ne peut désormais compter que sur elle-même pour réclamer justice. A la suite d’une confrontation avec son violeur qui tourne mal, entraînant la mort de ce dernier, Noelle va se sentir le besoin de se transformer en justicière, traquant les violeurs impunis. Au fil de ses errances meurtrières, Noelle voit sa personnalité changer.

Le point de vue féminin derrière M.F.A. lui octroie une approche sensiblement viscérale et proche du réel. Avec ce film, Natalia Leite frappe sévèrement dans le lard, dénonçant avec force et courage les attitudes sexistes et machistes de la gent masculine. Le drame qui arrive à Noelle en début de métrage est à se tordre l’estomac tant la radicalité de la mise en scène ne nous épargne rien. Sans prendre parti de tomber dans le grossier en nous infligeant de gros plans sur les organes génitaux, Leite suspend le temps lors du viol de Noelle. Sans pour autant égaler un Gaspar Noé (qui demeurera à jamais inégalable en la matière) qui étirait le temps jusqu’à écœurement pour nous placer en tant que témoin impuissant d’un acte de barbarie aussi intense que le viol de Monica Bellucci, on y retrouve la même rage ici. En effet, Leite néantise une éducation bafouée par bien des aspects dans l’attitude du violeur. Non content de nous confronter à la part la plus sombre de l’âme humaine, elle y notifie un culte à la pornographie hardcore dont sont friands certains spectateurs de plus en plus jeune. En l’espace de quelques secondes, le violeur de Noelle devient un cliché de mâle dominant de porno de bas étage. Par son attitude, on y sent une véritable envie de dénoncer la dangerosité des réseaux de la part de la réalisatrice. A l’heure où toutes les formes de malversations sexuelles sont disponibles à portée de clic, il y a un véritable manque de sensibilisation envers ce sujet. N’oublions jamais que le cinéma pornographique reste un art entre personnes (normalement) consentantes et que les pratiques qui s’y déroulent ne reflètent en rien une quelconque réalité. Loin de nous l’idée de vous faire la morale sur le sujet, nous qui abordions La Femme-Objet lors d’une précédente critique de la manière la plus sérieuse possible. Seulement, nous vivons une époque où la déconstruction et le féminisme commencent à peine à avoir une vraie ampleur. Et tant que les oreilles ne seront pas réceptives aux dialogues évoqués dans la pornographie féministe qui a à cœur de replacer la femme au centre de ses désirs, on se retrouvera sans cesse avec des attitudes similaires à celles du violeur de Noelle. Mais nous digressons quelque peu. En dépit du fait que M.F.A. ne semble pas, de prime abord, pro-féministe, on ne peut nier l’implication du discours en son sein. Un discours qui peine encore à se faire entendre dans le cinéma « mainstream », mais qui nous semble, ô combien, important.

Changer les mœurs n’est pas au cœur du sujet du film, il y est plutôt question d’analyse socio-psychologique. Comment se reconstruire après une telle épreuve ? Quelle image devons-nous envoyer à la face du monde ? Que faire quand tout son entourage ferme les yeux ? M.F.A. va appuyer douloureusement sur toutes les injustices que connaissent les femmes après ce genre de traumatisme. Avec un joli coup de pied à la face d’un puritanisme américain malfaisant, Natalia Leite applique la loi du Talion à son héroïne. Puisque personne ne peut lui offrir la paix qu’elle mérite, Noelle va se la créer à défaut d’avoir de véritable réconfort. Sa solitude est, une fois encore, brillamment mise en scène lors de la séquence post-viol où Noelle ira se noyer en position fœtale au fond d’une piscine, comme si elle recherchait le seul lieu d’apaisement et de sécurité qui puisse lui convenir. L’imagerie de petite fille dans le ventre de sa mère qui ne se sent définitivement pas prête à affronter la dure réalité qui est devenue la sienne vaut tous les discours du monde. Il y a un vrai sens du « show, don’t tell » qui transpire du premier tiers du film. C’est d’une prouesse indéniable. De plus, le film est magnifiquement porté par une Francesca Eastwood qui côtoie le firmament. Âgée uniquement de 24 ans au moment de la sortie du film, elle impose une aura artistique prodigieuse. Remarqué cette année chez Shyamalan dans Old, elle s’émancipe totalement de l’ombre gigantesque de son père pour prouver qu’elle a tout autant sa place dans l’industrie. Quelle révélation ! Ce film, au-delà de tous les discours qu’il invoque, vaut largement qu’on s’y attarde, ne serait-ce que pour la fabuleuse prestation de Francesca Eastwood. Si jeune et, pourtant déjà, si monstrueusement grande. Elle se confond parfaitement avec les discours que lui alloue Natalia Leite. Car, outre le fait de transcender le genre du rape and revenge, M.F.A. se pose les bonnes questions, et notamment envers les limites judiciaires qu’impose la quête vengeresse de son héroïne. Le mal ne se soigne pas par le mal, Noelle en paiera les conséquences, quoi qu’il advienne. Par ce biais, Leite offre aux spectateurs ce que leurs pulsions primaires voudraient pour Noelle : une justice sauvage et meurtrière. Mais elle ne se contente pas de flatter nos bas instincts, elle les décortique et nous amène à nous reconsidérer en tant qu’être humain.

M.F.A. est un film qui impose qu’on s’y penche à plusieurs reprises tant il fourmille de questions qui méritent d’avoir des réponses. Ces dernières sont disséminées tout au long du film, il ne tient qu’au spectateur d’avoir le courage d’aller les chercher. Outre le fait qu’il dynamite les codes du rape and revenge sans donner l’air de le faire consciemment (la marque formelle d’une vraie autrice derrière son projet), M.F.A. impose de s’abandonner à un certain fatalisme afin de comprendre qu’il est temps, plus que jamais, de renverser les dictas machistes. Assurément un film d’une haute importance à voir de toute urgence sur Shadowz.

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Article réalisé dans le cadre d’un partenariat avec la plateforme Shadowz.

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