Med Hondo : le Miroir Africain

D’abord une voix, celle de visages reconnaissables entre mille : Eddie Murphy, Morgan Freeman, Scatman Crothers, Rafiki du Roi Lion… Une voix venant d’un coffre fort, puissant, grondant de ses entrailles et de ses racines arrachées par l’oppresseur. Une voix racée, tranchée, sans fausse note, mélange de douceur et d’aplomb n’empêchant ni la malice ni le rire enfoui, là, juste là, entre les cordes vocales de son interprète. Celle-ci fut celle du grand et regretté Med Hondo, doubleur français de renom et de génie disparu il y maintenant un peu plus de deux ans un jour de début mars 2019, auteur de dizaines et dizaines d’enregistrements comprenant entre autres choses l’incontournable voix du personnage d’Axel Foley de la trilogie du Flic de Beverly Hills incarné par Eddie Murphy, celle de l’inspecteur William Somerset du Se7en de David Fincher ou même celle du charismatique Dick Hallorann interprété par le trop rare Scatman Crothers dans le Shining kubrickien…

Mais cette voix fut, est et restera avant tout la voix d’un peuple, ou plutôt de nombre de peuples réunis en un seul bloc pour une seule et même cause : celle des algériens, celle des sénégalais, celle des mauritaniens ou encore celle des burkinabés, des martiniquais et des soudanais. Med Hondo était donc une voix dans les deux sens du terme : un timbre, un coffre, une corde sensible et musicale mais aussi une pensée, un chemin, un émissaire politique et idéologique parlant et réalisant des films au nom de toutes et de tous les africains, des Noirs et des enfants d’esclaves, des immigrés et des individus déracinés, exploités par le colon Blanc. Et la voix du réalisateur s’est souvent faite très, trop discrète, presque invisible en comparaison de celle du prodigieux doubleur car certainement trop engagée, trop rentre-dedans pour mériter une diffusion décente du point de vue des exploitants du cinéma hexagonal. Le travail effectué par quelques franc-tireurs tout droit issus du fonds ciné-archives (unique détenteur français des films du cinéaste franco-mauritanien, ndlr) a néanmoins permis la ressortie exceptionnelle de quatre des longs métrages du grand et imposant Med Hondo, allant de Soleil Ô au colossal West Indies en passant par la fresque somptueuse représentée par Sarraounia, le programme étant le fruit d’une rétrospective unique s’étalant du 22 septembre au 5 octobre 2021, en exclusivité du cinéma Le Grand Action. À notre tour de nous pencher sur l’Oeuvre rare mais indispensable d’un homme de Cinéma d’une intelligence et d’un courage exemplaires, au travers d’un dossier reprenant l’intégralité du cycle lui ayant été consacré récemment.

Soleil Ô (1970)

« Douce France, je suis blanchi par ta culture mais je demeure nègre depuis le commencement », déclame la voix-off du protagoniste au coeur de Soleil Ô, le beau et très prometteur premier long métrage de Med Hondo.

Incarnée par Robert Liensol (acteur et ami précieux du réalisateur franco-mauritanien), la figure principale dudit film n’est rien de moins que celle d’un immigré africain fraîchement débarqué dans le Paris des années 60, anonyme se cognant contre le racisme ordinaire des ressortissants de cette terre d’asile familièrement nommée « Hexagone ». Éventuel manifeste post-colonial, Soleil Ô comprend déjà tout le sel didactique du cinéma de Med Hondo, arborant une mise en scène composite incluant une théâtralité purement brechtienne doublée d’un réalisme poétique typiquement français… lui-même associé à la modernité de la Nouvelle Vague mettant un point d’honneur à planter caméras et autres machines dans les rues parisiennes ; la liberté de ton de cet essai politique pour le moins tranché n’est d’ailleurs pas sans rappeler les audaces des premiers films de Jean-Luc Godard, notamment l’incontournable À bout de Souffle : prosaïsme, ludisme voire humour folklorique, iconoclastie des valeurs sociales et religieuses… Med joue avec les codes et les symboles des dignitaires dits « indignes », se moquant poliment mais sûrement de la condescendance des gaulois de tout poil, par l’entremise de ce chômeur accueilli jusqu’à l’éconduite.

Nul besoin par ailleurs de rappeler que le réalisateur connaît son Frantz Fanon sur le bout des doigts, faisant de son film un équivalent cinématographique exemplaire de Peau Noire, Masques Blancs. À l’instar du philosophe politique, Med Hondo montre toutes les contradictions de l’Homme Blanc face à l’Homme Noir, et l’impossibilité du premier à accomplir l’assimilation du second. Certes le film est, se veut du reste entièrement démonstratif, n’hésitant pas à tomber dans un schématisme idéologique ; peu nuancé mais néanmoins constructif et intelligent d’un bout à l’autre, Soleil Ô capte l’isolation d’un apatride essuyant les refus publiques, l’hypocrisie raciale et même la fascination physique des femmes blanches à l’encontre de son identité d’africain déraciné (les rapports masculin/féminin développés par le cinéaste renvoient littéralement au texte phare de Frantz Fanon, l’essai consistant à décréter qu’en couchant avec une Blanche un Noir épouse dans le même temps la culture blanche, se montrant digne d’un amour blanc, pour mieux devenir Blanc à son tour).

Si le film fut tourné avec des moyens somme toute assez rudimentaires, privilégiant un regard moins fictif que fortement documentaire, il témoigne d’une partialité et d’un engagement peu communs, assumant son identité et ses limites intrinsèques, de sa forme jusqu’à son discours. Oeuvre cohérente portant en germe les futures réalisations du cinéaste Soleil Ô est un petit tour de force à travers lequel le laissé-pour-compte brille dans la lumière et dans lequel le nanti sociable patauge dans les marasmes de la bonne conscience : un film aussi nécessaire que proprement salutaire, troquant le paillasson de l’Homme Blanc contre le balai de l’Homme Noir. À voir absolument.

Les bicots-nègres, vos voisins (1973-1974)

Oeuvre hybride, Oeuvre-monstre, documentaire fictif ou fiction documentarisée, le second long métrage du réalisateur franco-mauritanien (d’une durée métrique initiale de plus de trois heures, finalement réduite à un peu plus d’une centaine de minutes pour une meilleure lisibilité…) fut donc redécouvert le 22 septembre de cette année dans le confort de la grande salle du Cinéma Le Grand Action de Paris, le soir d’une projection unique en format 35mm introduite par la politologue Françoise Vergès. Les quelques spectateurs chanceux ayant assisté à cette soirée d’exception ont donc pu voir de leur propres yeux ce qui reste l’un des manifestes artistiques et anti-colonialistes les plus édifiants jamais réalisés sur l’Afrique et ses nombreux ressortissants. Copieux mais impeccablement limpide dans ce qu’il expose dès ses premières minutes, le second film de Med Hondo assume intégralement sa portée didactique mêlée d’engagement et d’idéologie progressiste…

En préambule de la projection Françoise Vergès évoquait les réticences éprouvées par le cinéaste quant aux appellations souvent hypocrites et fallacieuses usitées par les occidentaux à l’encontre des peuples africains. Ainsi aux termes de « beurs » et de « blacks » Med Hondo préfèrera ceux de « bicots » et de « nègres » pour définir sociologiquement nos voisins de pavés : balayeurs, éboueurs, ouvriers, prostituées… Les Noirs et les Arabes sont comme des chats appelés à être des chats, et le regard porté sur eux par la caméra du réalisateur privilégie le reflet, la réflexion propre au miroir à la dissimulation d’un voile éthiquement limité ; le docu-fiction que représente Les bicots-nègres, vos voisins ne pratique en aucun cas la langue de bois, assumant fièrement son identité tout en ouvrant le champ des possibles vers un partage des valeurs socialistes, mettant sur la sellette les grands ensembles industriels occidentaux tirant leurs bénéfices du continent africain et l’exploitation des immigrés mauritaniens, sénégalais, maliens ou encore algériens par l’Homme blanc. De ce point de vue la démonstration intrinsèque au métrage est une totale réussite, passionnante sans être virulente, ludique et comique sans être superficielle, intelligente et constructive sans être pédante ni professorale.

Med Hondo joue de toutes les formes : tutoiement d’un intervenant à l’encontre du spectateur à l’orée du métrage, sorte de messager caustique mettant en lumière l’hégémonie occidentale sur et par l’industrie cinématographique, effets de collage tout droit hérités du Cinéma godardien (la très belle séquence de déambulation nocturne aux abords des sex-shops parisiens, très cut et toute en zooms seventies, renvoie logiquement à la fameuse « civilisation du cul » dont parlait le Ferdinand joué par Jean-Paul Belmondo au début de Pierrot Le Fou), mise en scène de certaines séquences évoquant de savoureux apologues (le face à face entre un ouvrier Noir révolutionnaire et le français moyen campé par Gérard Hernandez en est un bel exemple…) et surtout virtuosité de l’agencement global, le cinéaste franco-mauritanien parvenant dans le même temps à établir avec éloquence un brillant parallèle entre ségrégation raciale et sédition économique. Autant film sur le racisme ordinaire et le mépris portés aux première et deuxième générations d’immigrés que manifeste politique sur la lutte des classes et sur l’espoir d’une unification des peuples (Med Hondo n’a jamais caché sa sympathie très prononcée pour le parti communiste) Les bicots-nègres, vos voisins n’est rien de moins qu’un véritable chef d’oeuvre typiquement inclassable, dépliant avec une intelligence hors-paire un argumentaire aussi probant que nécessaire. Quelque chose de l’articulation implacable se dégage du discours tenu par le cinéaste qui livre là une Oeuvre rare, précieuse et pertinente tout à la fois.

West Indies ou les nègres marrons de la liberté (1979)

Un moment d’Art-somme, une fresque multi-temporelle en forme de farce brechtienne s’étalant sur plus de 300 années d’Histoire des Antilles françaises, anglaises et néerlandaises, le tout re-présenté dans un décor unique mais astucieusement fragmenté de séquence en séquence : voilà les West Indies selon Med Hondo, authentique et rarissime chef d’oeuvre de théâtralité perpétuant les méthodes de l’effet V de Bertold Brecht. À l’instar du célèbre dramaturge allemand, le réalisateur de Soleil Ô fait de la distanciation son modus operandi, pariant davantage sur une prise de conscience du spectateur face à ce qui est mis en scène que sur un système d’immersion émotionnelle dévaluant la réflexion au profit d’un vulgaire divertissement.

Théâtralité et scénographie tenant du prodige, peinture des couleurs d’une direction artistique hors-paire, danses et intermèdes musicaux joyeux et endiablés, sublimation des acteurs principaux aux seconds couteaux en passant par le moindre figurant… Sur le plan purement dramaturgique, West Indies est une incontestable pièce maîtresse, conjuguant ses éléments disparates avec une virtuosité peu ordinaire. Et pour cause : même dans ses (très) rares moments de creux (moment au coeur desquelles le filmage s’apparente à une captation théâtrale banalement fonctionnelle) la farce réussit à nous subjuguer, à nous épater par sa maîtrise scénique et son ton ironique mêlé de désinvolture… Et si nous sommes déjà, sept ans avant le sublime Sarraounia, face à une grosse production augurant l’opulence et témoignant d’élans baroques pour le moins vertigineux les convictions de Med sont encore une fois orientées du côté des opprimés, de ceux qui ont fait la France métropolitaine au prix de leurs racines, condamnés à l’exploitation (l’esclavage jadis, aujourd’hui l’immigration ouvrière) et poussés à l’insurrection à l’encontre de notables Blancs présentés sous un jour des plus grotesques par le cinéaste ; entre politiques et décisionnaires européens repus de leur caviar et de leur faste, prélats et grenouilles de bénitier ridicules à force de proférer de poussiéreux sermons bibliques, pions de l’éducation nationale exécutant avec une passable docilité les valeurs de la République Française ou encore syndicalistes d’extrême-gauche gentiment démagogues et fallacieux Med Hondo n’épargne aucun bord ni personne du côté de la métropole et – par extension – de l’Europe. Son West Indies n’a pour douceur et bienveillance que le regard qu’il porte sur ses innombrables enfants d’esclaves dont le peuple serait, pour l’Homme Blanc, voué à disparaître au profit du territoire. Les sourires, les chants faussement insouciants, les chorégraphies étonnamment vivantes de ses nègres marrons libertaires, quêteurs de leur identité propre dénotent avec le charme très discret d’une oligarchie blanche parfaitement re-présenté par Med : le film tient du régal spectaculaire, éventuel synthèse et aboutissement idéologique du réalisateur franco-mauritanien qui accouche là d’un film-monstre aussi intelligent qu’atypique.

Sarraounia (1986)

Il s’agit là sans doutes du film « grand spectacle » de la filmographie de Med Hondo, de son long métrage au souffle le plus épique et l’un des plus ambitieux. Aux dispositifs distanciés, clairement re-présentatifs de ses précédents films, le cinéaste franco-mauritanien privilégie en cette occasion une mise en scène et une esthétique plus homogènes ainsi qu’un récit davantage axé sur des évènements authentiques, néanmoins moins proche du reportage et du documentaire que de la fiction pure et dure. Élégante reconstitution historique du destin de la reine africaine du peuple païen Azna dans le Niger de la fin du XIXème siècle, Sarraounia développe avec passion, précision et pragmatisme tous les tenants et aboutissants du colonialisme européen qui s’évertue pour l’heure à fragmenter et diviser les Noirs et leur continent à dessein. Tournée principalement au Burkina Faso, cette fresque visuellement délectable met chaque peuple sur un même pied d’égalité, montrant les colons français et les colons britanniques se partageant leurs conquêtes territoriales et instrumentalisant les soudanais en en faisant de dociles tirailleurs, puis mettant à feu et à sang les villages autochtones.

Une fois encore Med Hondo livre un paradigme de cinéma engagé et hautement réflexif, réalisant une grosse production n’ayant rien à envier du Bertrand Tavernier de la grande époque (le générique d’ouverture de Sarraounia évoque du reste les premières minutes du génial Coup de Torchon tourné quelques années plus tôt par le cinéaste français). En bel honnête homme de son état le réalisateur de Soleil Ô et de West Indies accorde une importance considérable à la direction artistique de son film, rappelant en cette occasion les plus belles créations du chef décorateur Alexandre Trauner : densité des plans, fluidité des mouvements de caméra, reconstitution de la vie des Aznas et des communautés musulmanes… Sarraounia demeure certainement l’aboutissement artistique de la carrière de Med Hondo, une Oeuvre-somme marquée par les convictions d’un auteur-réalisateur vivement et intelligemment concerné par l’Histoire et par ses racines, étant lui-même le fruit d’ancêtres esclaves opprimés par l’homme Blanc.

Doué d’une dimension anthropologique sans égale, Sarraounia dépeint donc les us et coutumes des peuples, tribus et autres indigènes sous le joug du colon ; ainsi Med Hondo oppose la rigidité tyrannique de l’infanterie française (le personnage de capitaine Voulet interprété par le rustre Jean-Roger Milo cristallise à lui tout seul cette omnipotence mêlée de barbarie et de violence) aux croyances tribales entourant la figure de la reine sarraounia incarnée par Aï Keïta, cet animisme empreint d’animosité qui finira par se retourner contre l’oppresseur en fin de métrage. Multi-culturel et presque intemporel dans sa portée politique et ontologique, Sarraounia se termine sur l’image fascinante d’une Afrique réunifiée, guidée par la reine des Aznas, mais surtout celle de tous les Noirs, femme combative suivie par un peuple religieusement et humainement diversifié échappant à toutes les frontières (l’anachronisme des dernières secondes du générique de fin, consistant à présenter des Noirs habillés dans des tenues vestimentaires des années 80 suivant leurs aïeux eux-mêmes précédés de ladite reine, figure une belle et solide pyramide humaine s’affranchissant de toute parcellisation). L’un des grands chefs d’oeuvre de son auteur.

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