Mourir peut attendre : Baroud d’honneur

Enfin ! C’est le premier mot qui vient à l’esprit lorsque l’on s’installe confortablement dans la salle de cinéma pour découvrir Mourir peut attendre (jamais titre de film n’aura aussi bien porté son nom), certainement le long-métrage le plus attendu de l’année. Ayant déjà souffert de problèmes de production (Danny Boyle devait initialement le réaliser avant de quitter le projet pour différends artistiques), voilà qu’à cause du Covid, Mourir peut attendre s’est pris 18 mois de retard sur sa sortie initiale, un retard ayant même forcé la production à reprendre le tournage pour réactualiser certains placements de produits devenus obsolètes depuis le tournage initial. Une attente de longue haleine avec une pression d’autant plus forte qu’il s’agit du baroud d’honneur de Daniel Craig dans le smoking de l’agent 007, l’acteur ayant plus de chance que son prédécesseur Pierce Brosnan et ayant le droit à une conclusion digne de ce nom, venant clore un arc narratif entamé 15 ans plus tôt avec Casino Royale.

Il sera difficile de rentrer dans les détails de l’intrigue sans trop en dévoiler et cela serait gâcher le plaisir de la découverte du film tant c’est un opus riche en rebondissements. Nous dirons simplement que Mourir peut attendre va forcer James Bond, parti vivre une belle histoire d’amour avec Madeleine à la fin de Spectre, à reprendre les armes face à une menace grandissante. C’est vague, certes mais sachez l’essentiel et c’est la question qui vous taraude certainement chers lecteurs : oui le film est une réussite, indéniable et ce sur bien des points.

Déjà parce que la franchise, qui avait déjà fait preuve d’audace avec Casino Royale et Skyfall sous l’ère de Craig ose encore plus affronter son propre mythe. James Bond se regarde en face et la saga connaît pertinemment les codes inhérents aux aventures de l’agent 007. Mourir peut attendre va donc jouer avec en permanence, trouvant un bel équilibre entre son respect des codes classiques (le méchant et sa base que n’aurait pas reniée Ken Adam, la séquence à Cuba follement ludique) et son désir de modernité (James Bond dépouillé de son matricule et plus humain, les femmes y étant bien plus que de belles potiches à conquérir et à jeter). La présence de quatre scénaristes illustre bien cette envie de s’inscrire aussi bien dans la tradition que de la faire sauter puisque Neal Purvis et Robert Wade (officiant sur la saga depuis Le Monde ne suffit pas) partagent la plume avec Cary Joji Fukunaga en personne et Phoebe Waller-Bridge dont on perçoit la touche par instants.

Un désir qui a toujours été au cœur de l’ère de Daniel Craig dans la peau du personnage : le rendre plus humain, plus fragile, dépasser le macho aux punchlines tendancieuses et aux gestes déplacés. Depuis Casino Royale, la franchise affiche le désir d’avoir un arc narratif complet autour du personnage avec des aventures qui ont un réel impact émotionnel sur Bond et qui se ressent dans les opus suivants. Depuis Casino Royale donc, Bond est une figure tragique, malmenée dans tous les sens. Torturé au niveau des parties génitales par Le Chiffre, trompé et trahi par Vesper, il affronte quasiment son jumeau maléfique dans Skyfall, jumeau qui emmène dans la mort M, la figure d’autorité maternelle du personnage tandis que dans Spectre c’est carrément un frère du passé qui refait surface et qui lui a toujours pourri la vie. Penser que ce même James Bond peut donc partir vivre une vie heureuse avec Madeleine à la fin de Spectre n’était donc pure illusion et quand ce n’est pas son passé à lui, c’est celui de Madeleine qui vient jeter le trouble sur une belle histoire d’amour.

Une histoire d’amour au cœur du récit et ce jusque dans son dénouement, embrassant totalement la figure tragique du personnage que Daniel Craig incarne avec toujours autant de charisme, laissant de la mélancolie infuser dans son jeu pour livrer un Bond plus humain que jamais. Saluons d’ailleurs le travail des scénaristes qui ont joliment rattrapé leur coup avec le personnage de Madeleine. Godiche de luxe dans le précédent opus, le personnage n’avait rien à défendre et il était hautement invraisemblable que Bond tombe aussi facilement sous son charme, surtout après Vesper. Certes, si elle avait été mieux écrite depuis le début, l’émotion aurait été encore plus vive devant Mourir peut attendre, mais réjouissons-nous que Léa Seydoux ait enfin une réelle partition à jouer, offrant à son personnage de belles zones d’ombre et une humanité qui se dessine avec beaucoup d’émotion, l’actrice se montrant solide et joliment filmée par un Fukunaga rendant justice à sa beauté.

Fukunaga qui s’avère d’ailleurs être le cinéaste idéal pour réaliser le film. Réalisateur versatile, officiant sur plusieurs genres avec aisance et travaillant toujours parfaitement ses atmosphères (la saison 1 de True Detective peut en témoigner), il s’avère avoir parfaitement les épaules pour offrir de beaux moments de bravoure (la séquence pré-générique, la scène d’action finale avec des plans très inventifs) et sait mettre en valeur ses décors de façon à ce que chacun d’entre eux bénéficie d’une atmosphère particulière reflétant parfaitement la psychologie de son personnage à l’image de ce décor gelé en ouverture, de cette forêt baignée dans une brume presque cauchemardesque ou de cette base servant de repaire au méchant, truffée d’endroits pour célébrer le poison. Mentionnons aussi le sublime générique sur la très belle chanson de Billie Eilish et l’excellente séquence à Cuba, la plus ‘’bondienne’’ de toute, résolument fun et relevée par la présence toujours aussi envoûtante de Ana de Armas.

Conscient de son héritage et de ce qu’il se doit d’offrir aux spectateurs (une conclusion satisfaisante à l’ère Craig), Mourir peut attendre souffre tout de même de quelques défauts inhérents à la saga. Entre quelques seconds rôles toujours sous-exploités (pauvre Jeffrey Wright qui n’aura pas eu grand-chose à jouer) ou toujours plus ou moins sur le même registre (M, Moneypenny et Q, incarnés par d’excellents acteurs mais servant plus de fonctions que de personnages bien que des efforts soient faits), on regrettera également un méchant un brin trop générique qui ne dévoile sa puissance qu’un peu tard, dans une idée de scénario absolument brillante. Mais il aurait peut-être fallu un peu plus à Rami Malek (forcément impeccable en vilain inquiétant et visiblement dérangé) pour l’incarner surtout que son personnage, presque un double de Bond, fait écho à celui de Silva dans Skyfall. L’idée de confronter Bond à ses démons n’est pas nouvelle, mais un peu plus de profondeur aurait été bienvenue.

Ce ne sont cependant que de menus détails face à l’immense satisfaction que l’on ressent devant Mourir peut attendre. Parce que pour la première fois dans son histoire, la saga ose bousculer ses propres codes et défier sa mythologie sans rechigner face à l’émotion. Les puristes crieront au scandale face à ce Bond plus humain et faillible que jamais, sensible à l’amour, mais cela fait plaisir de voir la franchise être capable de se remettre en question (ce qui l’a toujours maintenue à flot) et d’aller jusqu’au bout de son idée de faire de James Bond une figure tragique et cabossée, bien plus par ses histoires d’amour que par les coups qu’il se prend lors de ses missions. Audacieux jusqu’au bout, Mourir peut attendre ne refuse ni l’action ni l’émotion et mélange parfaitement les deux, sachant prendre son temps (2h43 au compteur tout de même, soit le plus long de la franchise, temps nécessaire pour ménager des adieux réussis), offrant à Daniel Craig un baroud d’honneur qui fera rentrer son incarnation du personnage dans l’histoire tant son arc narratif et ses cinq films forment un tout parfaitement cohérent, que l’on reverra avec beaucoup de plaisir.

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