Bac Nord : Le savoir-faire marseillais

S’il y a bien un sujet qui fait parler en ce moment, et de manière cyclique, dans le cinéma français, c’est celui de la police. Avec un film sobrement appelé Police sorti l’année dernière, un autre film appelé Polisse mais avec une faute d’orthographe sorti en 2011, Les Misérables en 2019 de Ladj Ly pendant le pic des manifestations des gilets jaunes et sans parler du film culte de Mathieu Kassovitz, La Haine, et encore on en oublie et on vous épargne les innombrables séries télévisées. La police est une institution qui alimente beaucoup de débats en France. Le plus étonnant est que chaque film aborde des problématiques bien différentes avec beaucoup de justesse et pour autant, aucun ne propose un discours véritablement à contre-courant de la pensée générale. Cette année sort Bac Nord, réalisé par Cédric Jimenez, ne dérogeant pas à la règle. Si les autres films s’inspirent indéniablement de faits réels pour raconter leurs histoires, celui-ci est le seul à vraiment relater un fait divers avéré. Ce qui le place d’office dans une situation plus compliquée à analyser. L’éternelle question concernant la véracité des propos d’un film relatant des faits réels. Et autant dire que cette question va vraiment avoir un impact considérable sur le recul à avoir avec Bac Nord.

Comme son nom semble l’indiquer, Bac Nord se place au sein d’une équipe de police de la BAC officiant dans les quartiers nords de Marseille. Un quartier où même la loi de la jungle ne semble plus régner. Le film semble nous prévenir que Elams ne ment pas lorsqu’il dit « à Marseille on trouve des cadavres » dans le son « Bande Organisée de Jul et sa clique. Manifestement, chacun fait sa loi un peu comme il l’entend, mais un chef nommé ‘drogue’ apparaît tout de même comme étant le grand méchant de cette situation. Une petite équipe de la BAC obtient carte blanche pour mettre à mal cet empire du trafic. Après une longue enquête, de nombreuses mésaventures et beaucoup d’audace, ils finissent par voir le bout du tunnel.

Dans sa réalisation et sa narration, le film est puissant. Le réalisateur Cédric Jimenez suit dignement la puissance émotionnelle qu’avait mis Ladj Ly avec Les Misérables. Il y a une vraie dimension dramatique qui se dégage de l’histoire, intense et saisissante. Bac Nord est une véritable tragédie shakespearienne dans sa structure. La faiblesse des héros étant leur loyauté et leur viscéral sens du devoir quand la pression qui les fait tous tomber vient directement de leurs supérieurs hiérarchiques. C’est d’ailleurs pour cela que le film nécessite autant de recul. Si ce genre de tragédie fonctionne au théâtre, difficile de l’appliquer aussi adroitement à la réalité. Et pourtant, quel coup de maître de la vie d’offrir une histoire aussi cinglante et parfaitement injuste. Le trio Lellouche, Civil et Leklou fonctionne merveilleusement bien. On regrettera le retrait un peu flagrant d’Adèle Exarchopoulos dans l’histoire qui la rend plus secondaire que prévu. En découle un personnage qui manque un peu de profondeur alors que les ingrédients sont là pour lui faire explorer une vie de femme de flic intéressante et l’écarter des clichés.
Les trois flics possèdent un caractère minutieux avec chacun des principes fondamentaux différents et des aspirations diverses, mais se retrouvent comme une véritable équipe au milieu de toutes les emmerdes de policiers subit. Bien que les situations frôlent parfois l’improbable, le caractère unique de certains personnages suffit à rendre le tout crédible et tout à fait vraisemblable.

Le plus amusant dans cette histoire est la dichotomie entre la justice et la légalité qui se dégage. Est-il préférable de faire des mauvaises choses pour le bien ou de ne pas sortir de ses pompes et continuer à faire des bonnes choses pour le mal ? C’est un peu tout le questionnement du film, jusqu’à l’ultime dilemme d’Antoine (François Civil) qui devra faire un choix crucial entre la vérité ou la loyauté. Le film possède plusieurs étapes paradoxales qu’il est vraiment amusant de relever. Si l’on en croit la version du film, les policiers sont condamnés car trahis par leurs supérieurs d’une opération d’envergure qui visait à réduire à néant le trafic de stupéfiants à Marseille. Alors que l’opération semble porter ses fruits, et que tout le monde vous acclame pour votre audace, dès qu’il s’agit de trouver un responsable, par magie tous vos nouveaux amis disparaissent et laissent place à un voile obscur de mensonges, de désolidarisation voire de complotisme. S’initie alors une véritable opposition entre cette petite équipe qui cherche tant bien que mal à rester droitement fidèle à ses principes, et le reste du corps policiers qui semble avoir bien du mal à renoncer à leur petits avantages pour rétablir la vérité.

Et s’il n’y avait que cette opposition de loyauté entre simples flics intègres et ripoux en mal de reconnaissance hiérarchique, ce ne serait pas amusant. Bac Nord nous montre l’impact de la police des polices qui se saisit bien vite de l’affaire pour faire tomber ces policiers aux résultats incontestables alors que depuis des années, le corps judiciaire est la risée de Marseille pour son incapacité à gérer des problèmes aussi importants que celui de la drogue. Et même si l’on peut admettre que les plus gros ripoux de cette histoire se soient bien couverts pour ne pas se faire avoir, le film montre assez sincèrement qu’in fine, les vraies motivations, même au sein des plus hautes strates, n’est jamais vraiment la justice, et même pas toujours l’argent, mais bien le pouvoir. Et puis à quoi bon trouver le véritable responsable quand s’attaquer aux plus petits contente tout le monde et que l’opinion publique suivra docilement les décisions prises tout en haut. Ce que les gens veulent finalement, ce n’est pas la justice, mais simplement d’avoir un responsable pour porter le chapeau et sur lequel on peut faire son propre deuil ou sa propre rédemption. En fin de compte, si on ne le savait pas déjà, la police ne fonctionne pas si différemment que n’importe quel réseau mafieux. On y entre avec de bonnes intentions, et si on y ressort pas par la grande porte, on y évolue plus vite sans principe. Un sujet qui fait diablement écho aujourd’hui, avec la reprise progressive des manifestations des gilets jaunes contre les abus de violence de la police et l’incapacité à prendre des mesures autres que celles défendant les intérêts de leurs supérieurs hiérarchiques.

Finalement, Bac Nord montre comment une simple opération d’envergure à Marseille peut à ce point traduire d’un mal-être général au sein de l’institution judiciaire en France. Une institution qui a sacrément perdu en renommée et en sympathie depuis l’ère Macron. Même si les évènements relatés ne datent pas de son mandat, la situation n’ayant pas vraiment évolué dans le bons sens. D’ailleurs nous mentionnons le rappeur Elams précédemment, et ce n’est pas un pur hasard puisque nous pouvons retrouver dans le film, le temps d’une scène, le rappeur Kofs, déjà amateur dans le cinéma. Et comme si ce n’était pas assez, un film qui se déroule à Marseille ne pouvait se passer d’une scène où un son de Jul, La Bandite, devient intra-diégétique. Comme quoi à Marseille, la Police n’est pas la seule institution, Jul en est une également. Avec cette histoire choc, la réalisation est vraiment intense, la photographie sombre et réaliste, et le rythme narratif dynamique. Une belle surprise du cinéma français qui, s’il n’a pas la meilleure institution policière du monde, sait quand même bien en raconter les plus sombres aspects.

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